Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture
La promotion des langues des communautes issues de l'immigration en débat

Paris - A une époque où les langues des minorités régionales sont de plus en plus reconnues et valorisées en Europe, qu’en est-il des langues des communautés issues de l’immigration ? L’usage de ces langues est-il encouragé ou, au contraire, considéré comme un obstacle à l’intégration des immigrés ? Les enfants d’origine étrangère peuvent-ils et devraient-ils les apprendre à l’école ? A l’heure où le monde s’apprête à célébrer la Journée internationale de la langue maternelle, le 21 février, un document de travail publié par l’UNESCO ouvre le débat.


Ce document d’une cinquantaine de pages, publié dans le cadre du Programme de gestion des transformations sociales (MOST) de l’UNESCO, est intitulé Language Diversity in multicultural Europe, Comparative perspective on immigrant minority languages at home and at school* (« La diversité linguistique dans une Europe multiculturelle, perspective comparative sur la situation des langues minoritaires des migrants dans la famille et à l’école », uniquement disponible en anglais).

Il a été rédigé par Guus Extra et Kutlay Yagmur, deux universitaires basés aux Pays-Bas. Guus Extra occupe la Chaire sur les langues et les minorités à la Faculté des Arts de l’Université de Tilburg et dirige le centre de recherche Babylon sur le multilinguisme dans les sociétés multiculturelles. Quant à Kutlay Yagmur, il est maître-assistant en linguistique appliquée à la Faculté des Arts de l’Université de Tilburg et chercheur dans le domaine du multilinguisme et de l’évolution des langues.

« On estime qu’en 2000, plus du tiers des citadins de moins de 35 ans vivant en Europe de l’Ouest étaient issus de l’immigration », souligne le document de travail, qui précise que dans l’Union européenne (UE), les plus grosses communautés issues de l’immigration sont d’origine turque et maghrébine et qu’elles vivent en France, en Allemagne et au Royaume-Uni.

« Au cours des dernières décennies, de nombreuses personnes sont arrivées dans les pays de l’Union européenne dans le cadre de la migration de main-d’œuvre et du regroupement familial ; plus récemment, les nouveaux venus étaient surtout des réfugiés de différents pays », rappelle le document. « Pendant les dix dernières années, on a globalement constaté une décroissance de la population autochtone dans tous les pays de l’UE et, dans le même temps, une augmentation de la population d’origine immigrée. »

Selon une récente étude menée à La Haye dans 135 écoles primaires et secondaires sur 41 600 élèves de quatre à dix-sept ans, 49% des élèves du primaire et 42% des élèves du secondaire disent utiliser chez eux une autre langue que le néerlandais. Les cinq langues les plus souvent citées par ces élèves sont, dans l’ordre, le turc, le hindi, le berbère, l’arabe et l’anglais.

Selon les auteurs du document de travail, qui dressent un inventaire des instruments normatifs internationaux concernant l’usage et l’apprentissage des langues minoritaires, les Etats européens, s’ils ont récemment adopté de nombreuses mesures pour assurer la survie de langues régionales, n’ont pas pris de dispositions particulières pour l’enseignement et la pratique des langues de l’immigration.

« Le catalan, le basque ou le frison, disent-ils, jouissent d’un soutien légal et scolaire dans le système éducatif classique, ce qui n’est pas le cas des langues des communautés issues de l’immigration ». En réalité, ajoutent-ils, « l’apprentissage et l’enseignement de ces langues sont souvent considérés par les locuteurs des langues dominantes et par les décideurs comme des obstacles à l’intégration. Au niveau européen, les recommandations et les directives concernant ces langues sont plutôt rares et dépassées ».

Or, pour eux, langues régionales et langues issues de l’immigration devraient être traitées de la même façon. Ils étayent leur argumentation en présentant deux cas de « bonnes pratiques », dans le land de Rhénanie du Nord-Westphalie, en Allemagne, et dans l’Etat de Victoria, en Australie.

Le 1er août 2000, une politique d’ « éducation dans la langue maternelle » a été généralisée à toutes les écoles de Rhénanie du Nord-Westphalie : pour satisfaire les besoins des enfants bilingues et trilingues, elles ont offert des cours optionnels de langues à tous les élèves du primaire et du collège. Dispensés cinq heures par semaine au maximum, ces cours concernaient 18 langues en 2000, dont le turc, le tamoul, l’arabe, l’espagnol ou le russe.

Cette politique vise à « encourager une atmosphère positive, à l’école et dans la société en général », expliquent les auteurs du document de travail. « De plus, sachant que leur langue et leur culture sont respectées par le système scolaire et par la société dominante, les élèves développent une meilleure estime de soi et du respect pour eux-mêmes et pour les autres. La communication interculturelle et la tolérance y gagnent également. »

Selon les auteurs du document de travail, le cas de la Rhénanie du Nord-Westphalie est exemplaire en ce qui concerne l’apprentissage des langues maternelles dans l’UE, mais « comparé à l’Etat de Victoria, en Australie, il reste beaucoup de chemin à parcourir ». En effet, dans cette région située au Sud-Est de l’Australie, « le but ultime du multilinguisme est quasiment réalisé, car l’apprentissage de plus d’une langue ne concerne pas seulement les enfants issus de l’immigration mais tout le monde ».

Ils rappellent qu’au cours des dernières décennies, l’Australie est passée « d’une politique d’assimilation au pluralisme linguistique ». Dans l’Etat de Victoria, le système scolaire a été entièrement restructuré pour mettre en place le bilinguisme dans toutes les écoles primaires. Auparavant, l’enseignement primaire était dispensé uniquement en anglais et le secondaire n’offrait que le français, l’allemand, l’italien, et parfois le latin, en seconde langue.

En 2000, des cours obligatoires de « langue autre que l’anglais » étaient dispensés dans 41 langues dans les écoles primaires et/ou secondaires. Les cinq langues choisies par le plus grand nombre d’élèves étaient, dans l’ordre : l’indonésien, l’italien, le japonais, l’allemand et le français.

Les auteurs du rapport concluent en appelant les autorités européennes à adopter une charte sur le multilinguisme concernant toutes les langues minoritaires sans distinction. « Pour sauvegarder les droits linguistiques des enfants de toutes les origines, de nouvelles directives devraient être élaborées et ces mesures rendues plus contraignantes dans les Etats de l’UE. Les pays européens étant de plus en plus multiculturels par nature, de telles mesures sont inévitables si l’on veut y maintenir la cohésion sociale », estiment-ils.

* http://www.unesco.org/most/discuss.htm



 
Auteur(s) UNESCOPRESSE
Source Communiqué de presse N° 2003-14
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Date de publication 19 Feb 2003
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