Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture
Trafic de drogues: la dimension socio-économique du problème

Paris - Les cartels mexicains de la drogue, grands pourvoyeurs du marché nord-américain, empocheraient 10 à 30 milliards de dollars de profits annuels.

Au moment où le Mexique était en pleine crise financière (1995), l'argent blanchi aurait représenté l'équivalent de ses exportations de pétrole. Ces deux estimations - parmi beaucoup d'autres - illustrent l'essor sans précédent qu'a enregistré le trafic de drogue aux cours des années 80 et 90. Il ne s'agit pourtant que de la partie émergée de l'iceberg. On ne sait pas grand chose des conséquences profondes de ce trafic sur les économies et les sociétés, de même que sur ses implications politiques.

En effet, le phénomène de la drogue a fait l'objet de nombreuses études mais les pouvoirs publics ont surtout privilégié soit l'approche sanitaire, soit l'approche répressive. Pour explorer les dimensions jusque-là peu traitées, l'UNESCO a lancé dès 1996 un projet de recherche sur les transformations économiques et sociales liées au problème international des drogues. Initié et coordonné par l'anthropologue Christian Geffray (disparu en 2001), le sinologue Guilhem Fabre et l'économiste Michel Schiray, il a été mené dans le cadre du Programme MOST (Gestion des transformations sociales) de l'UNESCO par une équipe composée de sociologues, ethnologues, anthropologues et économistes, avec le soutien de l'Office des Nations Unies pour le contrôle de la drogue et la prévention du crime.

Le résultat de ces recherches, qui ont principalement porté sur quatre grands pays aux économies diversifiées, le Brésil, la Chine, l'Inde et le Mexique, est aujourd'hui publié sous le titre Globalisation, Drugs and Criminalisation sur CD-Rom et sur le site de MOST (*). Les chercheurs, pour la plupart originaires des régions étudiées, ont rencontré et interviewé dealers et consommateurs, juges et policiers, avocats et fonctionnaires. Ils ont épluché des années d'articles de presse et de décisions de justice concernant la drogue, étudié les mouvements de capitaux, les flux financiers et l'activité des paradis fiscaux. L'aboutissement de leur projet prouve qu'il est possible de faire de la recherche socio-économique même dans des milieux très fermés comme ceux du crime économique.

Première conclusion de ces recherches : le trafic de drogue - et le blanchiment d'argent qui l'accompagne - est directement lié à tout un ensemble d'autres activités criminelles, et le développement général des activités criminelles au cours des vingt dernières années s'explique dans une large mesure par la " multiplication des opportunités qu'a entraîné la libéralisation financière et la mondialisation de l'économie ". Au fil de certaines des études, on en apprend d'ailleurs plus sur le recours aux banques offshore, qualifiée ici d'" illégalité légale " ; le rôle aussi important que nocif des paradis fiscaux est clairement illustré, notamment en ce qui concerne la gestion très opaque des grandes fortunes.

Autre constat, l'impunité dont bénéficient les trafiquants tient à leur habileté à " neutraliser ou à saper le travail des forces de l'ordre en se livrant à une corruption systématique ou même, dans certains cas, en infiltrant les forces gouvernementales ". Pour l'étude, " la forme de corruption prévalant dans un pays dépend étroitement de la nature de l'Etat et du rapport de force qui s'établit entre les institutions étatiques et les réseaux trafiquants. […] A cet égard, la situation mexicaine, où l'administration est demeurée longtemps sous la tutelle de facto d'un parti unique, peut s'avérer plus proche de la situation chinoise que de celles du Brésil ou de la Colombie ". Les travaux consacrés au Rondonia brésilien fournissent en tout cas des exemples saisissants de trafiquants élus maires, députés ou sénateurs. Et le Mexique illustre à sa façon - notamment à travers ses corridos, des chansons populaires qui ont chanté les louanges de personnages comme Zapata ou Pancho Villa et qui exaltent aujourd'hui les hauts faits de certains trafiquants - " l'embellissement social " de l'image de certains criminels devenant les " héros " de leurs quartiers ou de leurs villes.

L'influence politique des réseaux criminels, observée au niveau local mais aussi régional et national, pose évidemment la question du décalage entre la loi et son application. Seul le menu fretin des trafiquants semble subir les foudres de la répression ; les institutions policières et judiciaires paraissent incapables d'intervenir dans certains milieux économiques et politiques. A tel point que c'est parfois la légitimité même des institutions qui risque d'être mise en cause. Les situations où on constate une " perversion de l'Etat de droit " - exécutions extra-judiciaires opérées par les forces de l'ordre sous forme d'arrestations qui se terminent toujours mal pour les délinquants - ne valent pas mieux pour l'avenir des sociétés concernées.

Autre indication des recherches : " Si le trafic de drogues ne représente qu'un pourcentage réduit de l'activité économique, le blanchiment de l'argent de l'ensemble des activités illicites contrôlées par les réseaux criminels peut avoir un impact sur les crises financières. Cette théorie est démontrée dans une nouvelle analyse des crises mexicaine (1994-1995), thaïlandaise (1997) et japonaise (depuis 1990) prenant en compte la dimension de l'économie criminelle ". Autrement dit, ce que les économistes ont baptisé d'Effet tequila, à savoir la prospérité artificielle qui a précédé la crise financière mexicaine de 1994-95, avait sans doute quelque chose à voir avec un Effet cocaïne. Et, selon les chercheurs, de futures études montreraient peut-être que cela s'est également produit dans des pays comme la Turquie, l'Argentine ou le Nigeria en 2000-2001.

De façon plus générale, la perméabilité entre les différentes économies - l'étude se penche sur l'économie " grise ", point de passage entre l'activité économique parfaitement licite et l'économie " noire ", celle des trafics et de l'illégalité - est confirmée. L'Opération Casablanca, la plus grande enquête sur le blanchiment menée en 1998 par les services nord-américains, en fournit un exemple saisissant : 25 hauts dirigeants de 12 des 19 principales banques mexicaines ont été arrêtés lors de cette opération. Avant de finir dans les banques, l'argent de la drogue peut pourtant emprunter d'autres circuits - du commerce du café à l'industrie cinématographique, en passant par l'or ou les pierres précieuses - en fonction des situations nationales. En tout cas, cette relation entre les réseaux criminels et les économies nationales ne peut plus être négligée, tant au niveau national qu'au niveau international, par les autorités chargées d'élaborer une stratégie de lutte contre le trafic de drogue. Et d'autres recherches comme celles menées à bien dans le cadre du Programme MOST seront évidemment nécessaires.


Pendant son déroulement, de 1996 à 2002, le projet de MOST a fédéré les efforts des chercheurs spécialisés sur les drogues dans les différentes régions du monde, qui sont désormais reliés au sein d'un réseau international. Parmi les autres retombées concrètes du projet figurent la mise en place en France du "Groupe de Cluny", un cercle de recherche sur la drogue qui s'est ensuite ouvert aux autres questions de criminalité, et la création de deux Chaires universitaires sur les drogues pour les années 2002 à 2004 : l'une au Mexique, à l'Université nationale autonome de Mexico, l'autre au Brésil, à cheval sur trois universités (deux à Rio de Janeiro et une à Belem). Les titulaires de ces chaires figurent parmi les auteurs du présent rapport.


Contact: Monique Perrot-Lanaud
Bureau de l'information du public, Section éditoriale
E-mail: m.perrot@unesco.org
Tél.: 33 (0)1 45 68 17 14



 
Auteur(s) UNESCOPRESSE
Source Communiqué de presse N°2002-78
Site Web 1 (URL) Web: Globalisation, Drugs and Criminalisation (en anglais)
Date de publication 13 Oct 2002
© UNESCO 1995-2007 - ID: 6906