Discours
Messages
Biographie
Photos


Flash Info
Communiqués de presse


Version imprimable



Accueil > Eloge du patrimoine culturel immatériel - Mise à jour: 11-09-2002 9:06 am
Il a un rôle important à jouer si nous voulons parvenir à un monde où la culture s'impose comme l'un des piliers du développement durable.  

Les ministres de la culture de plus de 80 pays ont répondu à l'invitation de l'Unesco à débattre, à Istanbul, les 16 et 17 septembre autour du thème "Le patrimoine immatériel, miroir de la diversité culturelle". A quelques semaines du premier anniversaire de l'adoption de la Déclaration universelle de l'Unesco sur la diversité culturelle et quelques jours après la clôture du Sommet de Johannesburg sur le développement durable, cette rencontre n'est pas fortuite.

On sait désormais que le développement ne peut se concevoir seulement en termes économiques et matériels et qu'il convient de réaffirmer et de renforcer les liens de réciprocité qui doivent régir l'économique, le social, l'écologique et le culturel. C'est pourquoi la diversité culturelle et la préservation des patrimoines qu'elle implique, source d'échanges, d'innovation et de créativité, prennent une place grandissante sur l'agenda politique.

Mettre en œuvre la diversité culturelle, l'Unesco s'y emploie, sous ses différents aspects et de plusieurs manières. La plus connue sans doute est son action en faveur de la préservation du patrimoine culturel mondial. D'Abou Simbel à Angkor, en passant par Mostar ou Bamiyan, partout dans le monde nous aidons à réhabiliter, développer, mettre en valeur le patrimoine, permettant ainsi aux peuples de retrouver le fil, parfois perdu, de leur histoire, d'exploiter leurs richesses, notamment par l'économie du tourisme, mais aussi d'écrire les pages de leur avenir.

Cependant, au nom d'une conception par trop restrictive, un pan entier du patrimoine culturel a été trop longtemps négligé, que l'Unesco entend désormais explorer : le patrimoine culturel immatériel qui constitue un élément essentiel des identités et des cultures, partant de la diversité culturelle.

Derrière l'étrangeté apparente du mot réside ce que l'on nommait autrefois "culture traditionnelle populaire", et que je définirais comme regroupant l'ensemble des pratiques et représentations, espaces ou formes d'expressions qui témoignent de la créativité des sociétés humaines. Ce patrimoine, sans cesse recréé en fonction de l'environnement et de l'évolution des conditions de vie, englobe aussi bien les expressions artistiques et culturelles que les symboles et les valeurs qu'elles véhiculent, les savoirs dont elles sont issues et les processus créatifs qui les ont fait naître. Théâtre d'ombres, représentations d'épopées, danses sacrées, techniques traditionnelles de peinture sur laque ou de tissage, méthodes de construction des habitats traditionnels, en sont quelques exemples.

Or la déperdition de ce patrimoine, par nature fragile car soumis au bon vouloir individuel ou collectif de sa perpétuation ainsi qu'aux aléas historiques, économiques et sociétaux, nécessite une action urgente. Tout le monde en est aujourd'hui convaincu, même si certains doutent encore de la possibilité de sauvegarder un domaine aussi vaste aux contours flous et à la définition complexe.

Ce qui est également certain, c'est que l'expression culturelle des peuples s'est enracinée dans le patrimoine immatériel. Le sauvegarder, c'est garantir le potentiel de renouvellement et de créativité essentiel aux sociétés humaines. Le génie humain ne peut se nourrir d'uniformité ; toute création s'enrichit de mémoire. Tissu vivant sur lequel se construit notre histoire, le patrimoine immatériel n'est pas seulement le lieu de mémoire de la culture d'hier, mais le laboratoire où s'invente demain. Le patrimoine matériel et immatériel est en constante interaction. Mais le patrimoine immatériel est bien souvent l'acte principal dont découle le patrimoine matériel.

La Convention de 1972 sur le patrimoine mondial est un instrument qui a démontré son utilité et son extrême pertinence au cours des trente années de son existence. Cependant, elle ne permet pas de prendre en compte la dimension immatérielle. C'est pourquoi l'Unesco est engagée dans la préparation d'une convention internationale sur le patrimoine immatériel, dont je souhaite qu'elle puisse déboucher sur un ensemble de principes et de mesures universellement acceptables, tout en respectant les spécificités nationales, non pas pour contraindre et figer, mais pour permettre l'invention de nouvelles formes de solidarité nationale et internationale.

Mieux identifier les formes et les expressions, mettre en valeur et promouvoir l'extrême diversité des formes de la culture immatérielle, mettre en place les mécanismes internationaux de coopération et d'assistance - technique et financière -, telles sont les pistes qui s'ouvrent à nous et dont nous allons débattre au cours de cette troisième table ronde ministérielle.

L'enjeu est d'importance. Le patrimoine immatériel, en tant qu'élément constitutif de la diversité culturelle, a un rôle important à jouer si nous voulons parvenir à un monde où la culture s'impose comme l'un des piliers du développement durable, au même titre que l'économie, l'environnement ou la préoccupation sociale.
La diversité culturelle est aussi essentielle à l'humanité que la biodiversité, ont déclaré les 188 Etats qui ont approuvé par acclamation la Déclaration universelle sur la diversité culturelle en novembre dernier. Le sommet de Johannesburg a justement permis de mettre en corrélation les trois notions de diversité culturelle, biodiversité et développement durable. On ne peut en effet comprendre ou conserver l'environnement sans appréhender les cultures humaines qui le façonnent, ni comprendre la diversité culturelle sans considérer l'environnement naturel au sein duquel elle se développe.

Diversité culturelle et biodiversité, ensemble, détiennent la clef de la durabilité de nos écosystèmes, condition préalable à tout développement durable. C'est pourquoi ce dernier ne saurait être assuré sans mobiliser les énergies et les visions locales, dont le patrimoine immatériel est le terreau nourricier.
Ne pas se mobiliser serait une faute. Plus qu'une faute : un manquement à nos obligations vis-à-vis des générations futures, tant il est vrai que les sociétés oublieuses d'elles-mêmes sont condamnées à périr. "Un pays reste vivant lorsque sa culture reste vivante", ces mots inscrits sur le fronton du Musée de Kaboul, ne disent pas autre chose.

 


Auteur(s) Koïchiro Matsuura
Nom du périodique Le Monde
Date de publication 11/09/2002
Lieu d'édition Paris, France
Site Web du périodique http://www.lemonde.fr
Site web connexe http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3232--289755-,00.html

 



 ID: 6024 | guest (Lire) © 2003 - UNESCO - Contact