Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture
L'exploitation et le partage des savoirs autochtones en débat

Paris - A travers le monde, les savoirs autochtones ont toujours suscité un grand intérêt, motivé par des raisons politiques, culturelles et financières.

Mais cet intérêt ne s'accompagne pas toujours du respect nécessaire des communautés et des individus dépositaires de ces savoirs et entraîne trop souvent des abus, selon l'UNESCO. La recherche de nouveaux médicaments, variétés végétales et animales et produits commerciaux incite scientifiques, entreprises et gouvernements à s'intéresser de près aux savoirs traditionnels. Que ce soit pour les vertus curatives de plantes médicinales utilisées par les Indiens Guaymi du Costa Rica ou pour la pharmacopée des guérisseurs sud-africains, employée contre les maladies liées au sida comme la tuberculose, ces savoirs autochtones aiguisent les convoitises. Mais les besoins et les préoccupations des communautés qui les détiennent ont souvent été ignorés.

Alors que les questions liées aux droits de propriété intellectuelle autochtones continuent à alimenter les controverses, l'UNESCO organise un événement majeur lors du Sommet mondial sur le développement durable, destiné à mieux faire connaître d'autres approches de la protection et du partage des savoirs traditionnels. Des représentants de peuples autochtones, des défenseurs du Tiers monde et de nombreux experts scientifiques et juridiques venus du monde entier, de l'Ethiopie à la Thaïlande, animeront les débats.

Cette réunion se tiendra le 29 août 2002, à Ubuntu Village, Wanderers Club, Water Berry Room, de 9h30 à 18h30. L'événement est co-organisé par le Conseil international pour la science (CIUS), la Fondation Tebtebba (un institut autochtone de recherche et de politique internationale, dont le siège est aux Philippines), en coopération avec la Chambre internationale de commerce.

A cette occasion, l'UNESCO et le CIUS rendront public un rapport très attendu sur les savoirs traditionnels qui devrait apaiser un débat animé au sein de la communauté scientifique internationale. Voici dix ans, lors du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro, les représentants des gouvernements s'étaient engagés à protéger et à respecter les savoirs et les pratiques des communautés autochtones et traditionnelles, engagement formalisé dans l'article 8(j) de la Convention sur la diversité biologique ainsi que dans l'Agenda 21.

Depuis lors, les progrès dans ce domaine ont été décevants. La simple définition de la notion de savoir traditionnel a suscité des controverses. En 1999, lors de la 26e assemblée générale du CIUS, au Caire (Egypte), un groupe restreint, mais influent, de scientifiques a exprimé la crainte de voir des recommandations officielles relatives aux " savoirs traditionnels et locaux " favoriser les pseudo-sciences ou des positions anti-scientifiques, selon la revue scientifique Nature (14 octobre 1999).

Les délégués des Etats-Unis, par exemple, craignaient que les documents et les recommandations émanant de la Conférence mondiale sur la science (organisée à Budapest par l'UNESCO en 1999) n'encouragent la diffusion, notamment à l'école, des idées créationnistes concernant les origines de l'homme, au détriment de la théorie de l'évolution.

De la même manière, l'Union astronomique internationale a jugé préoccupant que de nouvelles mesures de protection des savoirs traditionnels puissent faire l'objet de manipulations, de la part des partisans de l'astrologie aux dépens de l'astronomie. En conséquence, avant de donner son appui au " savoir traditionnel ", l'assemblée générale a demandé qu'un groupe d'étude fournisse des informations plus précises concernant sa définition et sa protection. Le rapport final, préparé par le CIUS et l'UNESCO, sera présenté le 29 août.

Outre la sortie du rapport, l'UNESCO organisera à Johannesburg trois séances de travail sur les liens entre savoirs traditionnels et gestion des ressources naturelles ; l'éducation formelle et les menaces pesant sur la diversité culturelle ; le besoin de mesures innovantes pour protéger les droits de propriété intellectuelle des peuples autochtones.

La première session permettra d'aborder l'accord crucial et controversé concernant les droits autochtones qui a été récemment conclu au Canada, entre le Grand Conseil des Cree et le gouvernement du Québec. Roméo Saganesh, représentant du Grand Conseil, animera les débats et expliquera les raisons pour lesquelles les communautés cree sont convenues, en février dernier, de mettre fin à vingt-cinq ans d'opposition aux projets de constructions sur le territoire de la Baie James (nord du Québec).

Depuis 1975, les Cree ont impulsé toute une série de procédures juridiques pour interrompre les projets gouvernementaux visant à développer les infrastructures hydroélectriques dans cette lointaine région sauvage. Pour les Cree, la construction de nouveaux barrages mettait en péril l'environnement et menaçait un mode de vie traditionnel, organisé autour de la trappe aux castors, de la chasse aux caribous et aux élans, pendant l'hiver, de la pêche et de la chasse aux oies, le reste de l'année. La mobilisation des Cree avait obtenu un très large soutien international, au point de devenir un symbole pour les peuples autochtones dans le monde entier.

Pourtant, en février dernier, le Grand Conseil signait un accord avec le gouvernement du Québec, au terme duquel les neuf villages cree de la Baie James recevront 16 millions de dollars cette année, 30,7 millions de dollars en 2003, puis 46,5 millions de dollars par an, pendant quarante-huit ans. En échange, les Cree s'engagent à abandonner toutes les procédures judiciaires en cours contre le gouvernement dans le domaine de l'environnement, ainsi que leurs demandes de dédommagement pour les projets d'installations hydroélectriques sur leurs territoires, qui s'élevaient à 2,4 milliards de dollars. En outre, ils ne s'opposeront plus aux projets de construction de nouveaux barrages sur les rivières Eastman et Rupert, qui doivent être soumis à des procédures d'agrément environnemental.

Ces nouveaux plans doivent accroître la production électrique du Québec - dont l'essentiel est exporté vers les Etats-Unis - de 8 % environ. L'accord garantit de plus qu'une partie des nouveaux emplois créés (8 000 selon les estimations) seront offerts aux Cree qui bénéficieront aussi d'un meilleur contrôle sur l'exploitation forestière et d'autres domaines de leurs activités économiques. Soixante-dix pour cent des Cree habitant la Baie James ont voté en faveur de cet accord, lors d'un référendum organisé en février.

Roméo Saganesh exposera les points clés de l'accord, en particulier la clause qui assure la participation des Cree aux études d'impact environnemental pour les nouveaux projets hydroélectriques de la Baie James. Selon lui, l'accord reconnaît les droits autochtones sur la terre ainsi que les savoirs traditionnels dans le domaine de l'environnement. Un représentant du gouvernement du Québec prendra part aux débats, ainsi que Marie Roué, du Centre national de la recherche scientifique, en France, qui a dirigé une équipe de recherches sur les connaissances écologiques des Cree.

La seconde session sera consacrée à la préservation des savoirs traditionnels en tant que ressources dynamiques et vivantes, ce qui exige que la transmission entre les générations soit assurée. " A l'école, les enfants autochtones sont souvent confrontés à des notions, à des visions du monde et à des valeurs qui leur sont étrangères. De manière implicite - et parfois explicite - leurs propres savoirs sont dénigrés, ce qui contribue à un terrible sentiment d'aliénation qui, parmi de nombreuses communautés autochtones, n'est pas sans relations avec la forte incidence du suicide chez les jeunes ", explique Douglas Nakashima de l'UNESCO.

" Il ne s'agit pas de remettre en cause la nécessité de l'éducation, mais on ne peut ignorer ce problème. Si nous reconnaissons l'importance des savoirs indigènes pour le développement durable et la diversité culturelle, nous devons nous efforcer de trouver un juste équilibre dans l'enseignement des savoirs globaux et des savoirs locaux et cela, dans le monde entier ", poursuit Douglas Nakashima, qui animera cette session au cours de laquelle des militants associatifs et des chercheurs présenteront leurs expériences, destinées à intégrer les savoirs traditionnels dans l'enseignement, en Afrique du Sud, en Thaïlande et au Vanuatu.

L'Afrique du Sud se débarrasse aussi de l'héritage de l'apartheid dans ses universités où les systèmes de savoirs et les valeurs traditionnels ont longtemps été rejetés ou ignorés au bénéfice de l'enseignement européen, selon divers experts, comme Catherine Odora-Hoppers, de l'Université de Pretoria et Otsile Ntsoane, de l'Université du Nord-Ouest, en Afrique du Sud. Dans la perspective défendue par ces deux spécialistes, il n'est pas question d'ignorer les disciplines universitaires internationales, mais de donner une place, dans les amphithéâtres, aux épistémologies africaines.

La phase post-coloniale avait connu un enthousiasme considérable pour "l'africanisation" de l'enseignement. Cet intérêt s'est rarement converti en expériences concluantes. Une enquête de deux ans a ainsi conclu qu'il n'existe pas un seul programme universitaire préparant à un diplôme, proposé prioritairement dans une langue africaine.

Le débat abordera ensuite le sort des Karen et d'autres peuples autochtones habitant les montagnes du nord de la Thaïlande. Sakda Saenmi, directeur de l'Association pour l'éducation et la culture inter-peuples des montagnes en Thaïlande (IMPECT) présentera les efforts que poursuit cette ONG en vue d'offrir des cours spécialement conçus pour les jeunes ruraux karen, distincts du programme d'enseignement gouvernemental.

Les jeunes Karen souffrent de plus en plus d'une " crise culturelle ", selon Sakda Saenmi. " Le nombre de suicides parmi les enfants et les adolescents des tribus est aussi en augmentation - signe évident d'un grave conflit intérieur… Le respect à l'égard de la culture nationale thaïe, enseigné aux jeunes, ne s'accompagne pas d'un enseignement similaire à l'égard de la culture de leurs peuples. Il en résulte un sentiment d'infériorité et de mépris de soi. "

Cette session permettra encore d'examiner la situation paradoxale qui existe au Vanuatu. Cet Etat insulaire du Pacifique Sud, dont le gouvernement émane de la population autochtone, s'est doté d'une législation nationale conséquente qui reconnaît l'importance des savoirs et des institutions traditionnels dans la gestion des ressources naturelles, mais l'enseignement se conforme toujours à un modèle pédagogique classique, qui n'a intégré ni les langues ni les savoirs, ni les cultures autochtones.

"Au bout du compte, il existe une inquiétante ambiguïté", selon Russel Nari, un haut fonctionnaire du département de l'Environnement de Vanuatu qui mènera les débats. "A l'école, on dit aux enfants autochtones que leur avenir dépend non des connaissances dont leurs parents et grands-parents sont les dépositaires, mais des savoirs importés de la tradition pédagogique occidentale."

La session finale abordera la question politiquement sensible de la bio-prospection, c'est-à-dire de la recherche obstinée, menée en premier lieu par les multinationales de l'industrie pharmaceutique, des composants, commercialement intéressants, extraits de plantes médicinales. Pour les peuples autochtones du monde entier, "la bio-prospection est synonyme d'exploitation", selon le Néo-Zélandais maori Meto Leach, docteur en biochimie. Il présentera, avec Hohep Kereopa, un guérisseur maori des plus respectés, un projet de recherche exceptionnel, visant à identifier les composants actifs des plantes médicinales utilisées par les Maori, tout en reconnaissant les droits de propriété de ces derniers.

La biodiversité de la Nouvelle-Zélande est importante et les Maori Tuhoe possèdent, comme le souligne Douglas Nakashima, une gamme sophistiquée de plantes médicinales. Le nouveau projet de recherche reconnaît formellement la propriété des Maori Tuhoe sur les connaissances, l'utilisation pratique et le développement des plantes locales qu'ils utilisent.

Toutefois, si de nouveaux médicaments ou traitements devaient être mis au point et commercialisés, un partage des bénéfices est prévu : 40 % iraient à l'organisme représentatif des Tuhoe, 40 % seraient attribués à un fonds de gestion pour les Maori de Nouvelle-Zélande et l'Université Waikato - l'employeur du docteur Meto Leach - recevrait les 20 % restants.

De plus, les recherches accorderont la priorité à la mise au point de traitements pour les maladies chroniques qui affectent les Maori, telles que le diabète, l'hypertension et l'asthme. Avec de telles caractéristiques, ce projet se distingue des pratiques habituelles, qui cherchent à tirer un profit des connaissances indigènes en matière de plantes médicinales, sans partager les bénéfices médicaux ou financiers.


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La réunion sur les savoirs autochtones et traditionnels se tiendra le 29 août
de 9h30 à 18h30 à Ubuntu Village, Wanderers Club, Water Berry Room.

Contacts: Amy Otchet
Bureau de l'information du public/UNESCO
Portable à Johannesburg: 0828 580 718
email: a.otchet@unesco.org

Isabelle Le Fournis
Portable: + 33 (0) 6 14 69 53 72
email: i.le-fournis@unesco.org



 
Auteur(s) UNESCOPRESSE
Source Communiqué de presse N°2002-52
Date de publication 21 Aug 2002
© UNESCO 1995-2007 - ID: 5633