
© UNESCO/Morten Krogvold
Jostein Gaarder (Norvège).
Alors que la pollution et le changement climatique menacent la survie de l'homme sur Terre, le philosophe norvégien Jostein Gaarder – l'auteur mondialement connu du Monde de Sophie – pense que la philosophie peut nous aider à désamorcer cette terrible bombe à retardement.
Vers la fin de sa vie, le philosophe allemand Emmanuel Kant estimait que l'impératif moral commandait à chaque pays de s'unir en une « alliance des peuples » seule capable de garantir la coexistence pacifique entre États. À ce titre, le philosophe allemand est en quelque sorte le parrain de l’idée des Nations Unies.
Quelque deux siècles plus tard, il nous a été donné de commémorer le 50e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU. Nous avions de bonnes raisons de le faire, car les droits de l'homme ont, encore et toujours, besoin d'être protégés contre les atteintes et les violations brutales dont ils sont l'objet. À ceci près qu'aujourd'hui, et cela depuis plus de cinquante ans, nous disposons d'une institution et d'un instrument nous permettant d'oeuvrer à la défense de ces droits.
La Déclaration universelle des droits de l'homme est sans doute la plus grande victoire de la philosophie à ce jour. Car les droits de l'homme ne nous ont pas été octroyés par des puissances supérieures, ils ne sont pas arrivés là comme par magie. Non, ils sont l'aboutissement d'une maturation millénaire, d'un lent processus que nous devons pour l'essentiel au travail de l'écriture. Derrière cette tradition humaniste se trouvent des hommes de chair et de sang qui, à différents moments de leur vie, ont pris la plume et mis leur pensée au service de l'humanité toute entière.

La question qui se pose à nous à l'orée d'un nouveau millénaire est de savoir combien de temps nous allons pouvoir continuer à parler des droits sans nous préoccuper aussi des devoirs de l'individu. Peut-être avons-nous besoin d'une nouvelle déclaration universelle. Peut-être le temps est-il venu d'adopter une Déclaration universelle des devoirs de l'homme. On ne peut plus se contenter d'invoquer les droits sans insister aussi sur les devoirs de chacun – des États comme des personnes.
À la base de toute éthique se trouve la fameuse « règle d'or », celle qui dit : « fais aux autres ce que tu voudrais que l'on te fasse ». Un principe de réciprocité que Kant a formulé comme suit : l'action juste est celle que nous souhaiterions que chacun accomplisse en pareille situation. Deux siècles après sa mort, nous commençons à peine à nous faire à l'idée que le principe de réciprocité doit aussi s'appliquer entre pays riches et pays pauvres. Or il doit en être de même, également, des relations entre générations.
Demandons-nous si nous aurions souhaité que les générations précédentes détruisent les forêts tropicales, et les forêts tout court, plus qu'elles ne l'ont fait. Aurions-nous préféré que nos ancêtres aient exterminé davantage d'espèces végétales et animales ? Non ? Dans ce cas, nous avons le devoir de préserver la diversité biologique. Rien ne prouve que Kant aurait toléré notre consommation effrénée d'énergies non renouvelables. Commençons donc par nous demander si nous aurions souhaité que nos ancêtres brûlent la même quantité de charbon par personne que nous le faisons aujourd'hui.
Nous sommes la première génération à peser sur le climat de la Terre – et sans doute la dernière à ne pas avoir à en payer le prix.

Quelqu'un l'a dit, le problème avec le vaisseau spatial Terre, c'est qu'il nous a été livré sans le mode d'emploi. S'il en est ainsi, pourquoi ne pas le rédiger nous-mêmes ? C'est là, précisément, que nous avons besoin de la philosophie !
On nous répète à loisir que les idéologies sont mortes. Mais le consumérisme n'est-il pas une idéologie ? Et s'agit-il réellement du seul modèle possible ?
La question que la philosophie ne peut se permettre d'éluder, au seuil du troisième millénaire, est la suivante : de quel changement de conscience avons-nous besoin ? Qu'est-ce qu'une sagesse durable ? À quelles qualités vitales accorder notre priorité ? Quelles sont les vraies valeurs ? Quel mode de vie adopter ? Et aussi, et surtout : quelle forme de mobilisation est-elle possible au sein du village global ?
Aujourd'hui, beaucoup d'entre nous sommes conscients des défis de la planète. Mais nous nous sentons paralysés par les systèmes politique et économique. Les hommes politiques, d'ailleurs, en savent beaucoup plus long que leur attitude ne le laisse supposer. Et c'est bien là le paradoxe : nous sommes pleinement informés – et nous savons que le temps presse – mais nous ne sommes pas capables de faire marche arrière avant qu'il ne soit trop tard. La philosophie aura un rôle décisif à jouer pour nous permettre de négocier la révolution nécessaire à notre survie. Les philosophes et les écrivains ont été à l'avant-garde du combat pour les droits de l'homme, ils devront aussi être à l'avant-garde du combat pour ses devoirs.
Comme le dit la vieille parabole, jetez une grenouille dans l'eau bouillante et elle en bondira aussitôt pour sauver sa peau. Mais si on la place dans une casserole d'eau froide que l'on porte progressivement à ébullition, la grenouille ne sera pas consciente du danger et périra ébouillantée.
Notre génération n'est-elle pas à l'image de cette grenouille, et la philosophie moderne confrontée au même danger ? Nous n'en sommes peut-être pas certains, mais une chose en tout cas est sûre : c'est à nous de décider. Nous ne pouvons compter sur aucune aide extérieure. Personne dans l'espace qui nous entoure, aucune puissance surnaturelle, ne viendra nous tirer de là à la seconde où commencera l'ébullition.
Nous sommes, il est vrai, des créatures éminement sociales. Et en même temps passablement égocentriques et inutiles. Or nous ne pouvons continuer à nous reposer en tout les uns sur les autres : nous appartenons aussi à la Terre sur laquelle nous vivons. C'est une part tout aussi essentielle de notre identité.
Certes, nous avons été, dans une large mesure, façonnés par notre histoire culturelle, par la civilisation qui nous a nourris : c'est ce que nous appelons notre héritage culturel. Mais nous sommes aussi le produit de l'histoire biologique de la planète. Nous sommes aussi porteurs d'un héritage génétique. Nous sommes des primates. Nous sommes des vertébrés.
Il a fallu plusieurs milliards d'années pour nous créer. Mais sommes-nous sûrs que nous serons encore là à l'issue du troisième millénaire ?
Les hommes sont sans doute les seules créatures vivantes de l'univers douées d'une conscience universelle. Aussi notre devoir de préservation de l'environnement vivant de notre planète n'est-il pas seulement mondial, mais cosmique.
La philosophie n'est rien moins que l'éloge de la conscience humaine. N'est-il pas alors du devoir du philosophe d'être le premier à la défendre contre l'anéantissement ?
Dr Jostein Gaarder, philosophe norvégien
© UNESCO/Sejung Kim
Préserver la diversité biologique est un devoir.
© UNESCO/Aleksandar Džoni-Šopov
La parabole de la grenouille.