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« Mener la décolonisation
des mots »


René Depestre est un écrivain haïtien, auteur notamment de Hadriana dans tous mes rêves, qui a été couronné par de nombreux prix. Présent lors du Premier congrès international des écrivains et artistes noirs organisé à Paris, il participe également à la commémoration de son cinquantenaire, qui se tient jusqu’au 22 septembre à l’UNESCO. Il revient sur l’événement historique de 1956.

Propos recueillis par Jasmina Šopova
Qu’a représenté pour vous le Premier congrès, qui s’est tenu à une époque où les pays africains étaient encore des colonies ?

Une ouverture extraordinaire, avant tout. Il m’a permis de rencontrer et de découvrir les idées des intellectuels que je ne connaissais pas. Il m’a permis de mieux comprendre la diversité de l’expérience noire concernant l’esclavage ou la colonisation, et de me rendre compte que les parcours historiques de l’Afrique et de sa diaspora ne se recoupaient pas toujours. Quant à moi, j’avais une expérience particulière : les dictatures en Haïti ont fait que « mon adversaire » n’était pas un homme blanc, mais un Haïtien, comme moi.
Je n’étais pas entièrement d’accord avec les thèses de la Négritude, car je craignais qu’elle ne débouche sur un essentialisme, un fondamentalisme, un intégrisme. D’un autre côté j’étais confiant, parce que je savais que des hommes comme les Sénégalais Léopold Sédar Sengor et Alioune Diop ou le Martiniquais Aimé Césaire, s’engageaient dans une lutte culturelle de décolonisation.


Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le Premier congrès ?

C’était le premier rassemblement de ce genre dans le monde francophone. Senghor, Césaire et « Présence africaine », la revue et de la maison d’édition lancées à Paris par Diop, ont fait œuvre de pionniers et ont entraîné ma génération dans le mouvement. Ce Congrès, qui s’est tenu à la Sorbonne, un berceau du savoir européen, nous redonnait confiance en nous-mêmes. En même temps, il montrait au monde qu’il existait une intelligentsia noire. Puis, ce Congrès s’est traduit par une effervescence créatrice qui s’est manifestée dans l’historiographie, l’ethnographie, l’anthropologie, la littérature, la poésie. Tout ce travail n’a pas fait disparaître le racisme, mais, depuis 1956, nous somme mieux préparés pour y faire face.
Mais, pour moi, la décolonisation n’est pas terminée. Il y a eu une décolonisation des institutions, des rapports entre les anciens empires coloniaux et leurs colonies d’Afrique, d’Asie et des Amériques. Il y a eu aussi une certaine décolonisation des mentalités.
Mais il y a une décolonisation plus subtile qu’on aurait dû mener à bien : c’est la décolonisation sémantique, au niveau des mots, à commencer par « noir », « blanc » ou « jaune ». Cela fait que cinquante ans après le congrès, des jeunes, dans les banlieues notamment, se raccrochent à des mythes dits identitaires, fondés sur la couleur de la peau. Ils créent des associations dites « noires ». Je considère ce phénomène comme une régression par rapport aux progrès réalisés par la génération de Senghor et de Césaire, la mienne et celle qui a suivi.


Quel rôle joue selon vous la nouvelle intelligentsia de l’Afrique et de la diaspora ?

A l’heure actuelle, il ne s’agit plus d’affirmer des cultures noires par rapport aux autres. La question coloniale, ou raciale, a cédé la place à la question de la mondialisation. Si celle-ci reste purement financière, on court à la catastrophe. Disposer d’aéroports ultramodernes ne suffit pas si nous n’avons pas les airbus de l’imagination pour décoller.
Ce qui manque dramatiquement à la mondialisation, c’est une « mondialité » ; c’est-à-dire l’ensemble des valeurs des différentes civilisations. Toutes les civilisations sont concernées. Certaines sont paniquées et tombent dans l’intégrisme. D’autres prennent le tournant avec beaucoup plus de désinvolture, de joie de vivre. Il y en a qui sont plus entravées, comme l’Afrique, comme Haïti. La mondialisation devrait être l’occasion aussi d’élever le niveau de solidarité dans le monde pour aider ceux qui sont restés en arrière.

Photo: © UNESCO/Michel Ravassard

Biographie

Date de publication 25-09-2006 1:00 pm
Date de publication 25-09-2006 1:00 pm
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