
© UNESCO/Babak Sedighi
Bas relief, Behistun, Iran
Archéologue et ancien directeur de l’Institut britannique d’études persanes à Téhéran (1961-1980), David Stronach évoque ses visites à Behistun (République islamique d'Iran), où des bas-reliefs racontent une page de l’histoire perse.
Plusieurs décennies se sont écoulées depuis mes premières visites à Behistun. Je m’en souviens pourtant comme si c’était hier. Pour tout archéologue s’intéressant à l’Iran achéménide, et plus particulièrement au règne de Darius I le Grand, c’est un passage obligé. Les textes et les sculptures en relief qui furent gravés sur la paroi de la falaise de Behistun, en commémoration de l’accession de Darius au trône en 521 av. J.-C., sont connus de tous les spécialistes.
Néanmoins, lorsque je songe à Behistun, un souvenir me vient à l’esprit avant tous les autres. Nous sommes en 1965. J’ai les paupières mi-closes à cause de la poussière, mes doigts s’agrippent à deux petites fentes dans la paroi rocheuse, mes jambes pendent dans le vide. A l’époque, j’avais réussi à emprunter une échelle exceptionnellement longue et j’accédais pour la première fois à la haute corniche qui longe la base de l’extraordinaire monument sculpté à même la roche en l’honneur de Darius. C’est là que je découvris que le commandant (qui deviendra Sir) Henry Rawlinson, premier voyageur de l’époque moderne à avoir officiellement atteint cette étroite corniche, avait gravé son nom en 1836.

« J’ai les paupières mi-closes à cause de la poussière, mes doigts s’agrippent à deux petites fentes dans la paroi rocheuse, mes jambes pendent dans le vide.»
Je remarquai alors quelque chose qui ressemblait à un brasero taillé dans la roche et dont l’existence était jusqu’alors ignorée. Je m’intéresse tout particulièrement aux autels du feu et à ces sortes de foyers de forme concave (deux types d’objets que l’on retrouve fréquemment parmi les vestiges de l’ancienne identité zoroastrienne de l’Iran). La simple idée que Rawlinson ait pu recopier chacune des inscriptions trilingues de Darius me rendit téméraire. Je parvins à me hisser au sommet de la corniche et je constatai que l’objet en question était bien ce que j’avais imaginé.
C’est en 1836, puis en 1847, que Rawlinson parvint à reproduire avec exactitude les différents textes cunéiformes. Pourtant, il n’a jamais pu atteindre lui-même l’« inaccessible » saillie rocheuse sur laquelle fut gravée l’inscription babylonienne en hommage à Darius. Selon son propre récit, « un jeune Kurde intrépide…se proposa pour tenter l’expérience». Il serait trop long d’expliquer en détail comment le garçon planta un piton de bois d’un côté de l’inscription, puis « s’aida des petites anfractuosités de la paroi nue » pour se glisser de l’autre côté et enfoncer un deuxième piton à partir duquel, à l’aide d’une corde et d’une petite échelle, il fabriqua « une sorte de balançoire, semblable à une sellette suspendue de peintre. » C’est juché sur cette fragile installation que le garçon, suivant les instructions de Rawlinson, réalisa une empreinte sur papier du texte babylonien.
« Je peux aujourd’hui témoigner de certains épisodes de cette « dernière aventure du cunéiforme » à Behistun. »
Malgré le succès déterminant de cette entreprise, George Cameron, qui avait été l’épigraphiste de l’expédition d’Erich Schmidt à Persépolis vers la fin des années 1930, savait pertinemment qu’une nouvelle copie de ce texte babylonien si difficile d’accès était nécessaire. Au début des années 1950, il décida de réaliser une empreinte sur latex, selon le procédé le plus sophistiqué de l’époque. Par un heureux hasard, je peux aujourd’hui témoigner de certains épisodes de cette « dernière aventure du cunéiforme » à Behistun. En 1970, le professeur Cameron décida de retourner voir la falaise sculptée. Il avait besoin d’un compagnon plus jeune que lui et, puisqu’il me connaissait déjà, il me demanda de l’accompagner.
Après avoir emprunté une longue échelle à la raffinerie de pétrole des environs de Kermanshah (aujourd’hui Bakhtaran), nous prîmes la route pour Bisotun et George Cameron me raconta comment, des années plus tôt, il avait lui aussi su dénicher un assistant habile : un jeune homme du village avoisinant qui se prénommait Hassan. Il m’expliqua comment ce dernier, répétant les gestes du garçon kurde, avait réussi à fabriquer un nouveau siège suspendu. Il raconta ensuite comment le jeune homme s’était installé sur le siège et avait appliqué sur la paroi la solution à base de latex, puis attendu que celle-ci sèche avant de décoller de la roche le précieux document.
A notre arrivée à Behistun, le professeur Cameron demanda à quelqu’un qui se tenait sur le bord de la route d’aller trouver Hassan. En un clin d’œil, il apparut. C’était un homme d’une quarantaine d’années, mince et habillé soigneusement. Lui et Cameron se saluèrent chaleureusement. La moitié des habitants du village s’étaient rassemblés sur la pente en contrebas. Le message était passé: « Cameron était de retour ! »
David Stronach, de l’Université de Californie, Berkeley (Etats-Unis)
Photo 2: © UNESCO/Babak Sedighi
Photo 3: © David Stronach
Le professeur Cameron avec Hasan à Behistun en 1963