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La ruée vers l'eau
L’eau risque de marquer notre siècle comme le pétrole a dominé le siècle dernier. Déjà, partout dans le monde, des signes inquiétants indiquent que les réserves d’eau de la planète s’épuisent progressivement. En 2015, on estime que 40 % de la population mondiale aura du mal à trouver l’eau nécessaire à sa consommation courante. Plusieurs régions, comme le nord de la Chine, l’ouest des États-Unis, l’Afrique du Nord ou l’Asie de l’Ouest pompent l’eau trop vite pour que les sources aquifères se rechargent. Et certains des plus grands fleuves du monde, comme l’Indus et le Nil, le Fleuve jaune et le Gange, le Colorado et le Rio Grande, n’atteignent même plus la mer pendant une partie de l’année.
Tous se tarissent peu à peu sous l’effet des besoins d’irrigation des cultures et des robinets des villes. Autre exemple : le lac Tchad, qui a perdu les quatre cinquièmes de sa superficie en quarante ans. Les puits se vident eux aussi à mesure que nous épuisons des réserves souterraines vieilles de plusieurs milliers d’années. La disparition de ces ressources est un désastre comparable à la destruction des forêts pluviales. Et pourtant, elle passe presque inaperçue. À l’échelle mondiale, nous « extrayons » 200 kilomètres cubes d’eau par an. Un demi-milliard de personnes consomment du blé et du riz irrigués grâce à des réserves d’eau qui ne se renouvellent plus.

Projets pharaoniques

Faut-il compter sur la science pour faire face à cette situation ? Rien n’est moins sûr. Certes, des projets pharaoniques peuvent permettre de déplacer l’eau tout autour de la planète. En 2003, lors du Forum mondial de l’eau, une coalition de gouvernements et de grands industriels a demandé que soit multiplié par deux le nombre de grands barrages dans le monde. Mais une grande partie de ceux-ci seraient construits sur des fleuves qui sont déjà en train de s’assécher.

Il est également possible de transférer l’eau d’un bassin fluvial à un autre. La Chine investit actuellement des dizaines de milliards de dollars dans trois projets gigantesques consistant à transférer l’eau de sa grande rivière du sud, le Yang-Tsé, pour venir au secours de l’artère du nord, le Huang He (« fleuve jaune »). L’Inde travaille actuellement sur un plan encore plus ambitieux : dévier une partie de ses grands fleuves alimentés par la mousson au nord du pays, tels que le Gange et le Brahmaputra, vers ses régions arides du sud et de l’ouest – pour un coût que certains estiment à 200 milliards de dollars. Certains projettent même de détourner les eaux du fleuve Congo vers le Sahara, et les rivières tropicales du nord de l’Australie vers les régions désertiques de l’intérieur.

D’autres solutions, moins coûteuses, sont pourtant envisageables. Il est par exemple possible de résoudre les crises hydrologiques locales en faisant circuler l’eau sous forme de nourriture. Il existe en effet tout un commerce caché derrière ce qu’on appelle « l’eau virtuelle », c’est-à-dire l’eau nécessaire pour les cultures ou pour d’autres produits qui en auraient exigé d’énormes quantités s’ils avaient été fabriqués localement. « Depuis quelques années, l’eau est devenu un élément sousjacent des échanges mondiaux », déclare Arjen Hoekstra, qui travaillait jusque récemment à l’Institut UNESCO-IHE pour l’éducation relative à l’eau à Delft (Pays-Bas). « Chaque fois que nous achetons un tee-shirt en coton pakistanais, ou que nous mangeons du riz thaï ou des hamburgers contenant de la viande provenant d’Amérique centrale, nous influons sur l’hydrologie de ces pays – en volant une part de l’Indus, du Mékong ou des pluies du Costa Rica. »

Arjen Hoekstra estime que le commerce mondial d’eau virtuelle représente environ 1 000 kilomètres cubes par an, principalement sous forme de céréales, d’huile végétale, de sucre et de coton. « Près de 15 % de l’eau utilisée dans le monde pour des besoins humains n’est pas destinée à la consommation nationale mais à l’exportation sous forme virtuelle. »

Ce commerce est indispensable à la survie de certains pays, en particulier au Moyen-Orient. Sans lui, l’Iran, l’Égypte et l’Algérie pourraient mourir de faim. De même, la Jordanie, qui connaît des problèmes d’approvisionnement en eau, importe aujourd’hui entre 60 % et 90% de son eau sous forme de nourriture. La quantité d’eau qui afflue vers le Moyen-Orient chaque année sous forme d’importations « d’eau virtuelle » est supérieure au débit du Nil.

Ressource gratuite

Le problème, c’est que cette eau virtuelle s’échange comme une ressource presque gratuite. « Le prix de l’eau est généralement bien inférieur à son véritable coût économique, social et environnemental. L’eau virtuelle est vendue presque gratuitement. » Le Pakistan consomme par exemple un tiers du débit de l’Indus pour la culture du coton destiné à l’exportation. Lorsque l’Union Soviétique a transformé les déserts d’Asie Centrale en un vaste champ de coton, elle a amorcé la destruction de la mer d’Aral. Arjen Hoekstra estime qu’à lui seul, le marché européen du coton est responsable d’un cinquième de l’abaissement du niveau de cette mer.

Si l’eau virtuelle se vendait à sa juste valeur, elle pourrait constituer un marché mondial qui aiderait la planète à faire meilleur usage de ses réserves d’eau limitées. Ce serait d’ailleurs beaucoup plus efficace que de faire circuler l’eau en masse. Mais les spécialistes en hydrologie de l’UNESCO s’intéressent à d’autres moyens plus subtils et moins coûteux de faire revivre les systèmes hydrauliques traditionnels – des systèmes qui offrent aux communautés un plus grand pouvoir de contrôle de leurs propres ressources en eau. Ils présentent l’avantage d’être moins chers, de permettre une exploitation plus rationnelle et plus durable des ressources en eau locales.

C’est une piste. Il faudra en explorer d’autres si l’on veut qu’à l’avenir, l’eau ne devienne pas le privilège de quelques uns.

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Auteur(s): 
Fred Pearce
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