UNESCO: United Nations Educational Scientific and Cultural Organization

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Le passé plébiscité
«Venez visiter plus de 2 000 ans d’histoire », promet une agence de voyage chinoise en ligne, qui propose des circuits autour de certains sites du Patrimoine mondial, depuis le Palais d’été de Pékin jusqu’à la Grande Muraille. À l’évidence, le classement sur la Liste est un argument de vente que les professionnels du tourisme ne se privent pas d’utiliser.
Il est vrai que depuis 1972, le succès du patrimoine mondial ne se dément pas. Avec ses 180 États signataires, la Convention est l’un des instruments juridiques internationaux les plus ratifiés au monde. Et chaque année, la Liste s’enrichit de nouveaux biens. De 12 sites inscrits en 1978, on est passé à 812 en 2005.
Un label convoité

Synonyme de fierté nationale et d’importantes retombées touristiques, le label de l’UNESCO est plus que jamais convoité par les États. « De fait, les pressions exercées par les élus au moment des nominations se sont accentuées ; elles sont proportionnelles aux enjeux », affirme Léon Pressouyre, expert du patrimoine et professeur émérite à l’université Paris I-Sorbonne. « La politisation des candidatures est de plus en plus marquée », confirme Mechtild Rössler, spécialiste du programme pour la région Europe et Amérique du Nord au Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Certes, il est difficile de mesurer avec précision l’impact d’une nomination sur le nombre de visiteurs. Ce qui est sûr, c’est qu’elle influe sur l’image du site. « Dans la foulée de l’inscription du site historique de Lyon (France) en 1998, on a parlé d’une augmentation de la fréquentation de 20 %, raconte Bruno Delage, directeur de la mission patrimoine de Lyon. Mais il est très difficile d’attribuer directement cette hausse à l’inscription. En revanche, Lyon, qui était une ville de tourisme d’affaires, a vu le tourisme culturel se développer. Ce n’était pas le cas avant ».

Car le grand public, friand de vieilles pierres et de grands parcs, s’est progressivement emparé de cette notion au point de se faire souvent un défenseur sourcilleux de la qualité des sites. « Le patrimoine, qui était au départ le privilège des experts, est devenu l’affaire de tous. Il est par exemple significatif de voir l’implication de certaines communautés dans la constitution des dossiers de candidature », précise Dinu Bumbaru, secrétaire général de l’ICOMOS, le Conseil international des monuments et des sites.

Chaque jour, le Centre du patrimoine de l’UNESCO reçoit des dizaines de messages électroniques, de cartes postales ou de lettres, le plus souvent pour signaler des dégradations observées sur tel ou tel site. « Un matin, je n’arrivais pas à ouvrir mon bureau tellement il était encombré de sacs de courrier. En quelques jours, j’avais reçu 30 000 lettres », raconte Mechtild Rössler. C’était au lendemain de la campagne de 1999 contre un projet d’agrandissement d’une usine de production de sel à Laguna San Ignacio, à proximité du sanctuaire de baleines d’El Vizcaino (Mexique). Sous la pression du Comité du patrimoine mondial, l’organe interétatique qui examine chaque année l’état de conservation des sites et les nominations, le gouvernement mexicain a finalement refusé l’autorisation de construire l’usine.

Mais l’histoire ne fi nit pas toujours aussi bien. « J’ai en tête un certain nombre de monuments en très mauvais état », indique Henry Cleere, de l’ICOMOS. Certains sites, très prisés des touristes, sont en effet victimes de leur trop grande popularité. Le Machu Picchu (Pérou) en est un exemple. Inscrite en 1983, la citadelle inca a vu sa fréquentation grimper en flèche. De 9 000 touristes étrangers enregistrés en 1992, on est passé à 150 000 dix ans plus tard. Dans ces conditions, il n’est pas facile de conserver intacte l’intégrité des sites.

Manque de moyens

« Aujourd’hui, la Convention est arrivée à l’âge de maturité, explique Francesco Bandarin, directeur du Centre du patrimoine. Dans les premières années, la priorité était donnée à l’identification des sites. Aujourd’hui, l’accent est mis sur la conservation. On peut imposer des critères élevés. » Dans l’idéal au moins. Car avec un budget de 4 millions de dollars, (à quoi s’ajoutent près de 11 millions de fonds extra-budgétaires affectés à des projets particuliers), le pouvoir d’action n’est pas illimité face aux dommages causés par les guerres, les pillages, les catastrophes naturelles, l’afflux de touristes et même les changements climatiques (voir article p. 22). Mais le manque de ressources n’est qu’une facette du problème. Les moyens manquent aussi pour inciter les États à remplir leurs obligations en matière de conservation. « On a parfois l’impression que l’inscription est une fi n en soi pour les pays », regrette Guy Debonnet, de la Section du patrimoine naturel, au Centre du patrimoine mondial. En théorie, la Convention n’interdit pas qu’un site dégradé puisse être retiré de la Liste, mais cette disposition n’a jamais été appliquée. Le seul mécanisme en usage reste la Liste en péril, souvent vécue comme une sanction par les pays concernés. Résultat : elle ne compte aujourd’hui que 33 sites alors que d’autres mériteraient sans doute d’y figurer. Et les pressions exercées sur les pays lorsque des sites sont menacés ne sont pas toujours suivies d’effet. « Pourtant, en l’absence de contrôle effectif, insiste Raphaël Souchier, anthropologue, auteur d’un ouvrage intitulé Le Patrimoine mondial 1, ce qui fait loi, c’est le marché ». Et rarement pour le meilleur.

1. Le Patrimoine mondial, Dominique Audrerie, Raphaël Souchier, Luc Vilar. Éditions PUF, 1998, Paris.

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Auteur(s): 
Agnès Bardon
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