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Ouganda : l'école pour tous a un prix
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La suppression des droits de scolarité a entraîné une explosion du nombre d’élèves.
© Derek Nkata, Uganda
Augmenter les effectifs scolaires est une chose, mais encore faut-il veiller à préserver la qualité de l’enseignement. Illustration à Masindi, en Ouganda.
Fred Sekayingo a sept ans, il ne voit pas, et pourtant il ne cesse de lever le doigt pour répondre aux questions de Harriet Myendwoha, récompensé à chaque fois par les applaudissements de ses 103 camarades de classe. Fred rayonne.

Nous sommes en quatrième année de primaire à l’école pilote Kamurasi, dans la province rurale de Masindi, à cent kilomètres de Kampala, la capitale ougandaise. L’école a la particularité d’accueillir 145 handicapés sur un total de 1 091 élèves, chiff re qui a triplé depuis l’abolition offi cielle des frais de scolarité, en 1997.

En dépit d’une moyenne de 110 élèves par classe et du manque de matériel et d’enseignants qualifi és pour encadrer les élèves handicapés, Byoona Ntairaho, le directeur, est bien décidé à ouvrir les portes de son établissement à tous les enfants – l’objectif de l’Éducation pour tous – fi lles, orphelins et handicapés compris.

Harriet Myendwoha, qui a fi nancé elle-même sa formation en accueil des besoins éducatifs spéciaux, fait du porte-à-porte pour encourager les parents à envoyer leurs enfants invalides à l’école. Elle forme ses collègues de Kamurasi à l’enseignement du braille et a appris le langage des signes à l’ensemble des élèves pour que leurs camarades handicapés se sentent intégrés.

« C’est le gouvernement qui a lancé cette politique, mais les chefs d’établissements se font tirer l’oreille. L’intégration des handicapés exige des efforts, mais moi, ça me passionne », explique le directeur. Soutenu par Farmer’s Overseas Action Group, une fondation britannique, il travaille à la construction d’un internat qui permettra aux jeunes handicapés habitant loin de l’école d’être intégrés au système formel. L’an dernier, Kamurasi a connu une réussite de 100 % à l’examen de fi n du primaire (PLE) et six fi lles sont passées avec succès en deuxième année. Le problème, c’est que l’abolition des droits de scolarité entraîne une explosion des inscriptions qui pèse gravement sur la qualité de l’apprentissage. En Ouganda, pays qui consacre le quart de son budget à l’éducation, le nombre des élèves de sixième année ayant le niveau national en lecture, écriture et calcul, a baissé de moitié depuis 1999. On se demande alors quel est le secret de Byoona Ntairaho. « Kamurasi fait des miracles parce qu’elle est dirigée par un visionnaire », confi e l’attaché d’éducation du district, Derek Nkata, qui supervise les 186 établissements primaires de Masindi.

Convaincre les parents

« L’attitude qui prédomine vis-à-vis de l’enseignement primaire universel, c’est : “l’école ne va pas s’envoler parce que je manque la classe aujourd’hui”, déplore Derek Nkata. C’est pourquoi nous incitons les chefs d’établissements à signer des engagements en matière de réussite scolaire pour en fi nir avec cette politique du laisser-faire. Dans l’espoir, également, d’exercer une infl uence positive sur les enseignants. »

Pour attirer les élèves et les encourager, Byoona Ntairaho applique plusieurs stratégies : il va plaider la cause de l’éducation des fi lles auprès des parents et, afi n de dissuader les hommes de salir leur réputation – ce qui pourrait les contraindre à abandonner leurs études –, paie de sa poche des tests de grossesse inopinés aux adolescentes.

Des réunions où l’on passe en revue les problèmes sont régulièrement organisées avec les parents : « Je n’ai de cesse de leur rappeler qu’ils doivent acheter des cahiers à leurs enfants, précise-t-il. Parce qu’ils ont réussi à survivre sans faire d’études, ils n’en voient pas l’utilité et préfèreraient que leurs enfants travaillent. » D’autres établissements, qui sont parvenus à surmonter les réticences des parents, ont vu leurs ressources augmenter grâce au soutien financier des communautés. Leurs résultats se sont aussi améliorés.

Comme toutes les écoles de Masindi, Kamurasi bénéficie d’un partenariat vieux de cinq ans entre le district et Link Community Development, une ONG opérant en Ouganda, au Ghana et en Afrique du Sud. Des enseignants britanniques y sont envoyés pour acquérir et partager des savoir-faire en gestion scolaire, promouvoir l’éducation de base et aider les écoles à planifi er leur développement.

Depuis 2000, les résultats du PLE ont fait passer Masindi d’une des dernières à la neuvième place sur 56 districts. Derek Nkata attribue ce succès à la fois au soutien de Link et à l’arrivée d’enseignants plus qualifi és, car le gouvernement s’est montré plus exigeant lors de l’embauche : au brevet, les postulants doivent obtenir la moyenne dans six matières, dont l’anglais et les mathématiques.

Accueilli depuis peu comme chercheur à l’Institut d’éducation de Londres, Derek Nkata vérifi e si la qualité de l’enseignement peut être améliorée en appliquant de nouvelles méthodes et en exploitant autrement les ressources existantes. « La surpopulation des classes n’étant pas prête de disparaître, il nous faut adapter nos enseignements à ce type d’effectifs », explique-t-il. Il est convaincu que la coopération entre les élèves et l’enseignement interactif sont des facteurs d’effi cacité lorsqu’on manque de professeurs.

Pour l’heure, il cherche des fonds pour former les 200 enseignants du primaire non qualifi és actuellement en service. Et il vient de lancer la construction de 1 000 salles de classe avec l’aide du gouvernement britannique afi n de ramener les eff ectifs à 55 élèves par classe. Avec un rythme annuel de 50 classes, il en a bien pour vingt ans d’eff orts. Autant dire que l’éducation pour tous n’est pas pour demain. Fred a bien de la chance d’avoir un tel supporter.

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Auteur(s): 
Abi Newman
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