UNESCO: United Nations Educational Scientific and Cultural Organization

The Organisation

THE ORGANIZATION

Ibrahima Thioub

Professeur, Département d’histoire, Université Cheikh Anta Diop,Dakar
« L’UNESCO et l’Afrique : quelle culture pour le développement ? »

En 1946, au moment où l’UNESCO est portée sur les fonds baptismaux, à deux exceptions près (Libéria, Ethiopie), aucun des pays africains qui en sont aujourd’hui membre n’avait accédé à la souveraineté internationale. Le continent était alors témoin du développement d’un puissant mouvement de libération qui, reprenant le flambeau des panafricanistes, revendique la liberté et l’égalité, au nom de la contribution de ses fils à la défaite du fascisme et à la libération du monde.

Pourtant, deux années après la première session de la Conférence générale, l’Afrique du Sud légalisait le régime d’Apartheid. Il a fallu à l’Afrique et aux Africains, un demi-siècle de combats acharnés, avec le soutien des forces de progrès à l’échelle de la planète, pour vaincre le colonialisme et son avatar raciste ; même s’il reste des poches controversées (enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, Sahara Occidental). Nelson Mandela est élu président de

l’Afrique du sud le 10 mai 1994. Pouvait-on rêver, il y a 50 ans, d’une issue aussi prometteuse. Pourtant la même année, l’Afrique et le monde sont témoins du génocide des Tutsi rwandais dont le pays est membre de l’UNESCO depuis novembre 1962. On aurait pu citer d’autres crises suffisamment aigues sur lesquelles se délectent les chantres de l’afro-pessimisme et les explications à la va vite. Ce paradoxe questionne les modèles de développement mis en œuvre en Afrique et qui ont du mal à mettre le continent en orbite.

Les Etats africains qui accèdent à l’indépendance en 1960 ratifie la charte des Nations Unies et adhère à l’UNESCO. Il en résulte de nouvelles questions, de nouveaux défis pour cette organisation internationale dont nous fêtons aujourd’hui les 60 ans. Nul doute que l’UNESCO a apporté une contribution majeure, accompagné et participé, sous des formes multiples, à la construction et à la consolidation des Etats-nations africains. Dans le cadre multilatéral ou bilatéral, elle a mis en œuvre de nombreux programmes et projets ou appuyé des initiatives des Etats. Dans ses domaines de compétences qui n’ont cessé de s’élargir, elle a pris, plus souvent que les autres institutions multilatérales, des positions en porte à faux avec la neutralité politique, en apportant un soutien salutaire aux mouvements de libération autant que le permettaient les rapports de forces entre les intérêts en conflit en son sein. En Afrique, la portée de sa contribution à la formation des enseignants, des professionnels de la communication et de l’information, l’équilibre des flux d’information, le classement et la conservation du patrimoine historique et naturel, doit être fortement soulignée. Certes il est possible de mesurer les limites de cette action et un seul exemple nous suffit sur ce point : le temps long mis à faire entrer dans la sauvegarde du patrimoine culturel mondial sa dimension immatérielle, « garant du développement durable ». L’évaluation exhaustive des limites et de la portée de ce travail sur le développement de l’Afrique, plus d’une fois questionnées, dépasse le cadre de cette présentation. Je m’en limiterais à un aspect où l’UNESCO a joué un rôle de premier plan et qui a un rapport au développement longtemps ignoré ou au moins tardivement pris en compte.

Le développement, préoccupation majeure au lendemain de la deuxième guerre mondiale, a été pendant longtemps perçu sous ses dimensions économiques et techniques. Cette vision a eu un impact majeur sur les orientations des mouvements nationalistes d’abord et les programmes des Etats indépendants d’Afrique ensuite. Dans l’optimisme des années glorieuses de la victoire contre le colonialisme, la conviction fut vite acquise qu’il était possible, à marche forcée, de rattraper l’Occident dans cette course au développement – étroitement conçu uniquement comme accumulation de moyens techniques de production en vue de la production économique mesurée en termes de croissance. Autonomisant l’économie et la technique, on s’est peu posé des questions sur la nature du pouvoir politique, de l’architecture sociale, socle du projet, encore moins sur les dynamiques culturelles qui l’encadrent. Au contraire, la culture devenait un en soi dont tout groupe humain est doté, sa célébration importait plus que ses remises en cause ou l’analyse de ses conditions de développement, son impact sur le développement en tant que totalité. Questions secondaires dans ces années d’euphorie, on en a saisi que tardivement la puissance et le caractère décisif de son rôle dans ce domaine.
Le champ historique illustre parfaitement cette fracture entre projets de développement et la prise en compte des dimensions culturelles.
Pourtant, écrire l’histoire d’Afrique au lendemain de la deuxième guerre mondiale fut un acte à la fois politique et scientifique. Dès la genèse de cette écriture, les historiens africains ont pris la mesure des problèmes épistémologiques posés par la question du sujet historique. La négation de l’historicité des sociétés africaines par les idéologues de la colonisation s’est révélée une position intenable à laquelle s’est substituée avec subtilité, l’affirmation de l’origine externe de toutes les dynamiques historiques. Ainsi, les sociétés africaines ont été réduites en objets historiques dont les évolutions sont impulsées par des facteurs et des acteurs externes au continent. La question posée aux historiens des textes de genèse de cette historiographie était toute simple : comment mettre en évidence la falsification de l’histoire africaine opérée par l’idéologie coloniale, tout en restant dans les normes académiques de cette époque.
La dimension politique aura pris une épaisseur considérable dans l’écriture de l’histoire d’Afrique par les Africains, expression du contexte pleinement rempli par la lutte anticoloniale. La tâche des historiens fut avant tout un travail de déconstruction de l’idéologie coloniale déniant à l’Afrique et aux Africains toute capacité d’initiative historique. Deux voies ont été balisées par les pères fondateurs de cette historiographie. La première a rédigé le texte expliquant les origines de la perte de l’initiative historique par les peuples africains victimes de la soumission de ses élites politiques à la logique d’accumulation qui connecte l’Afrique au reste du monde par le Sahara, les océans indien et atlantique. La seconde dresse un attachement ombilical entre les sociétés africaines et l’antiquité pharaonique qui a l’avantage de joindre l’ampleur des réalisations à son antériorité par rapports à toutes ses homologues de la Méditerranée. Établir une parenté génétique offre l’opportunité de réduire à sa plus simple expression la séquence historique du XVe-XIXe siècle pour renouer les fils d’une histoire digne d’être célébrée. C’est dans ce contexte que fut entrepris, en 1964, l’œuvre pharaonique mis en chantier par l’UNESCO l’Histoire Générale de l’Afrique. Le travail préparatoire de cette œuvre monumentale, par les sources collectées, les rencontres académiques organisées, la constitution de réseaux d’historiens de tous horizons, la richesse des débats qui en a résulté, mérite d’être salué.
Force est de constater que cette histoire, fille de son temps, a célébré à juste titre les grandioses constructions étatiques, les expériences multiples et variées de la présence africaine au monde pour faire pièce à l’idéologie coloniale. Toutefois la question se pose et doit être résolue : quel lien établir entre cette histoire et la situation présente du continent? Quelle histoire pour les nouveaux défis, les acteurs émergents sur la scène africaine où la guerre et les mouvements identitaires sont, de plus en plus, les vecteurs de fortes mobilisations sociales et politiques ? Le temps n’est-il pas venu de réévaluer une certaine lecture du passé pour rendre compte du présent et dessiner les futurs possibles. Cette réévaluation aujourd’hui en marche mais très peu visible, souvent faute de moyens et dans un système éducatif en crise, investit des champs historiographiques jusqu’ici négligées. Elle montre que la dépendance et la subalternité du continent aussi loin qu’on remonte dans ses origines n’a ni marginalisé ni déconnecté l’Afrique du reste du monde, hier comme aujourd’hui. La critique de la notion de perte d’initiative historique référée à la traite des esclaves et à la colonisation montre que ces séquences historiques ont été des moments forts de la construction du sujet africain contemporain qui déroute tant la recherche académique et le discours journalistique sur l’Afrique. Trois pistes pour mettre l’histoire au service du développement :

1. Rompre avec la vision chromatique et victimaire de l’histoire de l’Afrique.

2. Amener la recherche historique africaine à investir le reste du monde pour promouvoir les regards croisés.

3. Continuer la monumentale histoire générale en interrogeant les espaces régionaux et les terroirs pour échapper à l’emprisonnement du passé de l’Afrique dans les territoires issus de la Conférence de Berlin.

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