UNESCO: United Nations Educational Scientific and Cultural Organization

The Organisation

THE ORGANIZATION

Anne Dulphy

Anne Dulphy, ancienne élève de l’ENS Sèvres/Ulm, agrégée et docteur en histoire, chercheur associé au Centre d’histoire de Sciences Po (FNSP), est maître de conférences à l’Ecole polytechnique et à l’IEP de Paris.
Ses travaux portent sur la politique extérieure de la France, en particulier ses relations avec l’Espagne et le bassin méditerranéen, sa position face à l’Europe communautaire, ainsi que sur les interactions entre questions internationales, politique intérieure et société.

Elle a notamment publié :
La politique de la France à l’égard de l’Espagne de 1945 à 1955, Paris, ministère des Affaires étrangères, coll.

Diplomatie et histoire, 2002,
codirigé avec Y. Léonard

De la dictature à la démocratie : voies ibériques, PIE - Peter Lang, 2003, et codirigé avec C. Manigand

Les opinions publiques face à l’Europe communautaire : entre cultures nationales et horizon européen / Public opinion and Europe : national identity in European perspective, PIE - Peter Lang, « La cité européenne », 2004.
« L’adhesion à l’UNESCO en 1952, une étape controversée dans la légitimation internationale de l’Espagne franquiste »

Par sa résolution du 4 novembre 1950 levant les recommandations discriminatoires émises contre la dictature espagnole le 12 décembre 1946 – exclusion des organisations internationales et recommandation du rappel des ambassadeurs –, l’ONU a refermé une séquence de l’histoire du franquisme ouverte en 1936, marquée par l’autarcie et la marginalisation : en supprimant les vecteurs de l’ostracisme, elle a mis en marche la réhabilitation internationale. Francisco Franco l’a immédiatement exprimé par une formule choc : « la guerre est terminée » ! L’UNESCO s’est appuyé sur cette décision pour admettre un observateur de l’Espagne officielle en juillet 1951: seuls le Mexique et la France ont manifesté leur réticence, le premier en votant contre, la seconde en s'abstenant. Le 22 janvier suivant, alors que pour la première fois les mandataires du gouvernement républicain en exil n’étaient pas associés aux débats comme hôtes d'honneur, Madrid présenta sa candidature.

Celle-ci fut objet de vives controverses. En effet, tandis que la présence de représentants franquistes dans les organisations techniques pouvaient être envisagée par les différents gouvernements en termes exclusivement diplomatiques, tel n’était pas le cas de l’UNESCO : certes les contraintes internationales induites par la guerre froide pesaient, mais également l’« idéal de culture humaniste » de l’organisation – pour reprendre les mots du président de la République française, le socialiste Vincent Auriol – dont l’opinion de gauche mobilisée craignait le dévoiement, ainsi que les enjeux liés à l’existence de structures culturelles étrangères dans la péninsule... Microcosme reflétant l’évolution du concert international vis-à-vis du pouvoir franquiste, l’UNESCO greffait en l’occurrence ses enjeux spécifiques.

Une fois replacée dans son contexte historique, l’admission de l’Espagne invite à mener une étude problématique du processus de décision, d’autant qu’elle a mis en jeu le poids de l’opinion publique d’une manière inusitée pour l’UNESCO. Cette double approche sera conduite à partir de l’observatoire français, intéressant par son ambiguïté : membre du bloc atlantique qui, à l’initiative de l’administration américaine, tendait à reconnaître le pouvoir franquiste comme allié potentiel, la France entendait bien placer ses relations avec ce dernier sous le signe de la détente, mais non d’une totale révision ; réalisme diplomatique, considérations culturelles et principes démocratiques se sont entremêlés.

Conforme à la disposition du 4 novembre 1950 qui permettait au pouvoir franquiste « d'accéder aux diverses institutions spécialisées rattachées à l'ONU », répondant aux vœux de la plupart des Etats latino-américains, l’issue de la candidature espagnole à l’UNESCO semblait inéluctable, comme l’avait montré en mai 1952 l'étape préalable du Conseil économique et social des Nations unies : seuls l'URSS, la Pologne, la Tchécoslovaquie, le Mexique et l'Uruguay y avaient émis un vote hostile. Or le bloc de l’Est ne siégeait pas à l’UNESCO. A la veille de la septième session de sa conférence générale, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne confirmèrent leur accord, que ne pouvait contrarier l’opposition des deux commissions nationales, émanant des structures non gouvernementales, puisque les mandats étaient détenus par les délégations officielles. De manière générale, un fossé séparait en effet les administrations occidentales, marquées par un logique de guerre froide, et l’approche critique des organisations socio-culturelles. Relayée par l’opposition de gauche, celles-ci développèrent une campagne relevant l’incompatibilité entre les principes constitutifs de l’UNESCO et la réalité coercitive dans la péninsule.

La situation française relève du même schéma. La bonne volonté officielle se révéla délicate à entériner en raison d’une mobilisation assez étendue contre la candidature franquiste, réellement lancée mi-octobre par la commission nationale. La décision concernant l’attitude de la délégation fut prise tardivement et divulguée le jour même du vote.

Le régime franquiste a été admis le 19 novembre sans débat préalable, par quarante quatre voix contre quatre – Birmanie, Mexique, Uruguay, Yougoslavie – et sept abstentions – Danemark, Inde, Israël, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas et Suède –, au terme d'une séance houleuse du fait de l’irruption de jeunes militants anarchistes et de la démission immédiate de plusieurs délégués. Ce large vote a été interprété comme un nouveau « plébiscite international ».

Le scrutin n'a pas clos la polémique française. A l’instar de Pablo Casals, plusieurs personnalités – parmi lesquelles l’historien Henri-Irénée Marrou et les élus socialistes – renoncèrent à siéger. Les media de gauche firent connaître leur sentiment avec virulence. Le Populaire publia ainsi une tribune dans laquelle Charles-André Julien expliquait sa démission de la commission par la préférence donnée à la stratégie sur la culture aux plans national et international : « c'est la France, où naquit la déclaration des droits de l'homme, qui donne une caution entière à un gouvernement dont tous les actes sont une insulte à la déclaration universelle des droits de l'homme... En votant pour l'Espagne, la France a renié sa vocation internationale... En subordonnant les valeurs spirituelles aux exigences militaires, l'UNESCO a perdu sa raison d'être et mis fin à sa propre existence. 'Resquiescat in pace ’». En matière politique, la SFIO occupait l'avant-scène, la « véhémente protestation » élevée par ses diverses instances se sédimentant en une objection de principe à l'association de la dictature franquiste à l'UNESCO et en une dénonciation à teneur politique de l'attitude de la majorité. Elle ordonna à ses élus de ne pas participer à la désignation des nouveaux représentants parlementaires à une organisation qui avait « perdu son véritable caractère ». Ce précepte ne fut dénoncé qu'au bout de trois ans : c'est la présence de Daniel Mayer à l'Assemblée générale de l'UNESCO fin 1954 qui amena le comité directeur à s'interroger sur la pertinence de cette règle, notamment par comparaison avec les démocraties populaires. Le 12 octobre 1955, devant l’impasse de « la politique de l'absence », la participation des socialistes français à l'UNESCO fut à nouveau autorisée : ils étaient les seuls membres de l'Internationale à s'être retirés.

Au lendemain de son entrée à l'UNESCO, le pouvoir franquiste s'y imposa avec éclat et brio. Il eut l'habileté de nommer à la commission nationale des personnalités qui reflétaient les tendances catholiques et libérales des ministres des Affaires étrangères et de l'Education. Ce dernier, Joaquin Ruiz Jimenez, fut élu à l'une des vice-présidences en novembre 1953 ; cinq mois auparavant, l'espagnol était devenu une des langues de travail du conseil exécutif grâce notamment à l'appui de Paris. L'élection du représentant ibérique à ce même conseil un an plus tard, le 9 décembre 1954, fut saluée dans la péninsule avec orgueil et enthousiasme. Malgré l’approbation du gouvernement français, certains délégués refusèrent de s'y plier et démissionnèrent, mais ces éclats antifranquistes ne faisaient plus figure que de coups d'épingle tant le prestige de l'Espagne grandissait : la décision unanime de réunir le comité exécutif de l'UNESCO à Madrid en avril 1956 en fait foi.

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