UNESCO: United Nations Educational Scientific and Cultural Organization

The Organisation

THE ORGANIZATION

Sorin Dumitrescu

« L’affaire Sorin Dumitrescu racontée par lui-même »

Je suis entré à l’UNESCO en novembre 1969 à la suite de la création du poste de directeur de l’Office d’hydrologie, auquel j’avais été nommé deux mois auparavant. Dans le cadre des entretiens que j’ai eus avant mon départ de Bucarest, j’ai été reçu , aussi, par un haut responsable des services de renseignements (la tristement célèbre Securitat e). Celui-ci m'a dit que ses services m'avaient « généreusement » accordé le visa de sortie, mais que - en revanche - ils comptaient sur mon attitude « bienveillante » à l'égard d'éventuelles demandes de la part du personnel de l'Ambassade à Paris. J'ai attiré son attention sur la nature strictement internationale de mon travail à l'UNESCO. Il conclut d'un air insinuant : « c'est à vous de prendre vos responsabilités et d'assumer les conséquences ».

Durant mes deux premières années de service à l’UNESCO, j’ai dû effectivement subir certaines pressions de la part des services de l’Ambassade de Roumanie en France. Par exemple, en 1970, on m’a demandé de soutenir le recrutement d’un Roumain pour un poste d’expert dont j’avais la responsabilité. Constatant que la personne en question ne possédait nullement les qualifications requises, j’ai refusé de considérer une telle candidature. L’année suivante, on m’a demandé d’organiser la visite d’un laboratoire AGFA, afin de faciliter l’accès d’un « spécialiste » roumain à la technologie du développement des pellicules. J’ai répondu qu’une telle démarche serait incompatible avec mes fonctions et que, en tout cas, je n'avais aucun prétexte pour faire cette visite. Je me suis posé, par la suite, la question de savoir s'ils espéraient vraiment obtenir ma « coopération » ou si ce n'était qu'une provocation destinée à convaincre les autorités roumaines que je refusais toute collaboration.

En juillet 1971, le Directeur général m'a informé qu'il avait décidé de renouveler mon contrat. A ce moment, la Délégation permanente m'a communiqué que les autorités roumaines n'étaient pas d'accord sur la continuation de mon engagement à l'UNESCO. A cette époque-là, je ne voulais pas entrer en conflit avec les autorités de mon pays. Je suis donc allé voir le Directeur général pour le mettre au courant et pour lui dire que j'étais contraint de demander la fin de mon contrat. René Maheu m'a répondu: « Mais, ils sont fous! Comment pensent-ils me priver des services d'un directeur deux ans seulement après sa nomination ! Attendez, je vais écrire au Premier ministre ». Ce qu'il fit. Quelques semaines après, il avait reçu l'accord du gouvernement roumain. Jusqu'en 1976, je ne fus plus inquiété au sujet du renouvellement de mon contrat.

Me trouvant en Roumanie en compagnie de ma femme et de ma fille, à l’occasion d’une mission officielle pour l’UNESCO (8 –13 juin 1976), je fus empêché de quitter le pays le 15 juin, quand je devais effectuer une autre mission, en Bulgarie. Après quelques jours d’incertitude, j’ai été convoqué par le Vice-ministre des Affaires étrangères qui notifia la décision du gouvernement roumain de me « retirer la qualité de fonctionnaire international ». Je devais retourner dès le lendemain au Ministère pour rédiger une lettre de démission adressée au Directeur général. Il m’était interdit sous peine de « graves conséquences » de prendre tout contact avec l’UNESCO. Aucune raison ne m’a été donnée pour une telle mesure abusive.

J’ai rédigé une lettre de « démission » aussi transparente que possible (« le gouvernement roumain a décidé…, il m’est impossible de rentrer à Paris…, etc. »). La lettre fut signée le samedi 19 juin et elle fut remise au secrétariat du Directeur général le lundi 21 juin. Comme je l’ai appris plus tard, Monsieur M'Bow, convoqua sur le champ l'ambassadeur et lui déclara que ma démission était présentée sous des formes contraires aux procédures réglementaires. Pour ne pas embarrasser les autorités roumaines, il préférait ne donner aucune suite à la lettre pendant dix jours, mais une fois ce délai passé, si je n'étais pas encore rentré à Paris, il serait obligé de réagir officiellement.

Comme rien ne se passa pendant les dix jours suivants, le Directeur général adressa à l'ambassadeur, le 1er juillet, une lettre officielle, dans laquelle il déclarait la démission irrecevable. Il y précisait: « les conditions dans les­quelles est formulée et présentée la demande de M. Dumitrescu mettent sérieusement en péril les fondements de la fonction publique internationale ».

Le Directeur général chargea Thomas Keller, le Directeur du Centre européen pour l’enseignement supérieur (CEPES), de me contacter affin de se renseigner sur ma situation précise. Je l’ai rencontré le 14 juillet et je lui ai raconté la vérité. Par la suite, grâce à l’aide précieuse de mon collègue, j’ai pu transmettre une lettre au Directeur général par laquelle je lui demandais de considérer ma lettre de « démission » comme nulle et non avenue.

A l'époque, je croyais encore que toute mon affaire avait pour cause le zèle de quelques fonctionnaires et que si elle venait à la connaissance des plus hautes instances du Parti et de l'État, celles-ci nous laisseraient partir. J'écrivis de nombreux mémorandums à leur intention : je n'avais rien à me reprocher et demandais, pour ma défense, qu'on m'expliquât les raisons pour lesquelles j'étais retenu ici contre mon gré. Je ne reçus jamais la moindre réponse. Puis, un jour, par une indiscrétion, j'appris que Ceauşescu connaissait très bien mon cas et qu'il avait personnellement donné ordre de ne pas céder aux pressions de l'UNESCO. Le fait de me savoir en conflit direct avec le chef d’un Etat totalitaire n’était pas de nature à me rassurer, mais à partir de ce moment, je n’avais d’autre choix que de combattre de toutes mes forces pour obtenir gain de cause.

D’après les informations dont je dispose aujourd’hui, l’affaire avait été montée, avec la complicité de l’Ambassadeur, CF, par le chef du service des renseignements de l’ambassade de Roumanie en France, le général MB. Il avait envoyé un rapport à ses supérieurs hiérarchiques affirmant que je n’entretenais pas de relations suivies avec l’Ambassade et qu’il y avait des doutes sur ma volonté de rentrer au pays. Il proposait que je sois retenu en Roumanie à la première occasion. La proposition avait été soumise au numéro deux du régime, qui n’était autre qu’Elena Ceauşescu. Celle-ci approuva la proposition, ce qui rendait inutile tout tentative d’annulation de la mesure prise. Une telle mesure était couramment appliquée envers les diplomates roumains en poste dans diverses ambassades et l’on ne comprenait pas la différence entre fonctionnaires nationaux et internationaux, tous étant considérés comme de « simples citoyens » soumis à l’autorité de l’Etat roumain. En plus, dès que les relations se sont envenimées avec l’UNESCO, les responsables des services secrets ont poussé l’affaire vers le haut en présentant l’intervention du Directeur général comme une immixtion dans les affaires internes de la Roumanie. C’est ainsi que Nicolae Ceauşescu s’engagea directement dans ce conflit.

Le 6 août, M. M'Bow écrivait au chef de l'Etat roumain une lettre qui commençait ainsi :

C'est après avoir acquis la conviction que j'ai épuisé toutes les autres voies de recours que je prends la liberté de vous saisir personnellement d'une affaire à laquelle j'attache la plus grande importance. Il s'agit du cas de M. Sorin Dumitrescu, directeur de l'Office d'hydrologie au Secrétariat de l'UNESCO et ressortissant roumain qui, retenu sur le territoire roumain où il n'était que de passage avant d'effectuer une mission que je lui avais confiée, n'a pas été en mesure de regagner son poste à Paris. C'est, à ma connaissance, la première fois dans l'histoire du système des Nations Unies qu'un haut fonctionnaire international se trouve dans une telle situation. 

Cette lettre restera sans réponse. Le Directeur général décida alors de porter l'affaire à la connaissance du Conseil exécutif. Il en débattit, pour la première fois, le 9 octobre, au cours d'une séance privée. Après avoir présenté les faits, M. M'Bow souligna qu'accepter la situation créée par les autorités roumaines serait manquer au serment qu'il avait prêté lors de sa prise de fonctions de Directeur général en 1974 et que, s'il n'avait pas dans cette affaire le soutien des États membres, il se verrait dans l'obligation de remettre son mandat à la Conférence générale. Il reçut un très large et très ferme appui de la part du Conseil.

A travers son représentant au Conseil exécutif, le gouvernement roumain, impressionné par la tournure que prenait l'événement, se déclara prêt à poursuivre le dialogue. Une dizaine de jours plus tard, Luis Marqués, le directeur du personnel de l'UNESCO, se rendit à Bucarest en tant que représentant du Directeur général.

Dès son arrivée, le 20 octobre, je pus rencontrer Luis Marqués. La veille, j’avais été convoqué au Comité central du Parti communiste roumain où l’on m’a dit que les autorités roumaines n’avaient rien à me reprocher et que leur décision de me retenir en Roumanie n’était due qu’à la nécessité d’une rotation des cadres. On me demanda de signifier clairement au représentant du Directeur général que je n'avais plus l'intention de rentrer à Paris. Quand Monsieur Marqués m'apprit ce qui s'était passé réellement au Conseil exécutif de l'UNESCO, je lui confirmai, au contraire, que j'étais prêt à rejoindre mon poste aussitôt que possible et que je refusais tout compromis sur ce point. Le lendemain, au Comité central, je notifiai à mon interlocuteur qu'il ne devait plus compter sur ma coopération. Votre comportement, m'a-t-il répondu, vous met dans une situation très grave ; votre problème n'est plus de mon ressort.

Au début de février 1977, M. M'Bow arriva en visite officielle en Roumanie. Cette visite, fixée initialement en septembre 1976, avait été repoussée plusieurs fois à la demande du gouvernement roumain. M. M'Bow espérait obtenir son accord pour que je puisse quitter le pays. Il n'en fut rien. Lors de l'entretien qu'il eut, le 3 février, avec Ceauşescu, celui-ci opposa une fin de non-recevoir à la demande de l'UNESCO, affirmant qu'il s'agissait d'une affaire de souveraineté nationale. Le Directeur général expliqua qu'il s'agissait, au contraire, d'un problème de droit international et que le gouvernement roumain agissait en violation des accords internationaux auxquels il avait souscrit. L'entretien se termina de façon abrupte... Les autorités policières ont tout fait pour m’empêcher de rencontrer le Directeur général, mais après certaines péripéties, j’ai réussi à me rendre au siège du CEPES. M. M’Bow m’a d’abord mis au courant de l’échec de son intervention et m’a indiqué qu’il était fermement décidé à poursuivre son action afin de permettre mon retour à Paris.

A partir du 31 mars 1977, j’ai été appelé à effectuer un service militaire de cinq mois, en dehors de Bucarest, sous prétexte de participer à la reconstruction d’une ville gravement touchée par un tremblement de terre. Le but réel de l’opération était de couper tous mes contacts avec l’UNESCO. Mais, à Paris, l’affaire suivait son cours. En avril, le Conseil exécutif réitérera son entier soutien à l’action de Monsieur M’Bow.

En août, les autorités roumaines élaborèrent un nouveau plan. Mon contrat avec l'UNESCO se terminant le 31 octobre, il me suffisait de demander au Directeur général qu'il ne fût pas renouvelé - ainsi aurait été évité l'écueil de la démission. Mes interlocuteurs me demandèrent d'envoyer une lettre au Directeur général lui exprimant cette intention et lui proposant d'envoyer son représentant à Bucarest pour que je pusse le lui confirmer de vive voix. Je pris le parti d'accepter, dans l'espoir que ma fille, au moins elle, retrouverait la liberté et ses études à Paris. Je me dis par ailleurs que j'aurais ainsi l'occasion de parler au représentant du Directeur général et de lui dévoiler mes intentions véritables.

Vers la fin du mois d'août, on m'informa que, à la suite de ma demande, M. M'Bow avait décidé d'envoyer à Bucarest un sous-directeur général, M. Jacques Rigaud, accompagné du directeur adjoint du Bureau du personnel – Mme Leni Baltazzi, et qu'ils arriveraient le 6 septembre. J'en profitai pour qu'il fût mis fin à mon service militaire - il était prévu, semble-t-il, de le prolonger au-delà des cinq mois - en arguant que je refuserais de parler aux représentants de l'UNESCO en tant que militaire. Les autorités donnèrent leur accord.

L'après-midi du 6 septembre, je rencontrai M. Rigaud. Je lui expliquai les raisons de ma lettre adressée au Directeur général et lui confirmai, naturellement, mon désir de continuer à servir l'Organisation. Je fis ensuite une déclaration, enregistrée sur cassette. J'y disais, entre autres :

«J'affirme n'avoir agi, en aucune manière, de façon coupable envers l'Etat roumain et la loi roumaine. Je n'ai fait qu'être fidèle au serment que j'ai prêté en entrant à l'UNESCO. Je ne vois aucune incompatibilité entre ce serment et le devoir d'un citoyen envers son pays... Il n'est pas question que je change de position... Le Directeur général ne doit pas hésiter à agir selon ce qu'il croit juste, même si cela devait porter atteinte à ma sécurité. La vie qui nous est imposée depuis juin 1976 n'est pas une vie. Nous sommes prêts, ma femme et moi, à accepter la mort, mais une mort debout ».

 Le Conseil exécutif examina de nouveau mon cas à sa 103e session, en septembre 1977. Durant une séance privée, M. Rigaud présenta un rapport au sujet de sa mission en Roumanie. Le Conseil a constaté que le Directeur général avait continué d’agir en conformité avec les devoirs de sa charge et il a réitéré l’expression de son entière solidarité avec M. M’Bow. Le Conseil exécutif a demandé au Président de la Roumanie de recevoir le Président du Conseil exécutif (Leonard Martin), accompagné du Président de la Conférence générale (Taaitta Toweett) et d’un membre marquant du Conseil (Luis Echeverría, ancien Président du Mexique) afin de trouver une solution mutuellement acceptable. Ceauşescu reçut pendant deux heures en privé M. Echeverría, avant de s’entretenir avec toute la délégation. Pourtant, il rejeta la demande du Conseil concernant mon retour à Paris.

Le 6 octobre, le Conseil exécutif tint, pour la première fois, une séance publique sur le problème. Le président en retraça l'historique. Faisant référence à la Charte des Nations Unies et à l'Acteconstitutif de l'UNESCO, il rappela que les fonctionnaires internationaux devaient exercer leurs fonctions en toute indépendance et sous la seule autorité du Directeur général de l'Organisation. « Le Conseil exécutif, conclut- il, est très préoccupé par ce qui apparaît comme une rupture, par un État membre, d'engagements internationaux qu'il a librement acceptés. Il appuie sans réserve la position du Directeur général et fait siennes les mesures qu'il a prises. »

Le représentant de la Roumanie, Marcel Ghibernea, prenant la parole au nom de son gouvernement, rejeta la déclaration du Président du Conseil la considérant comme une ingérence dans les affaires intérieures de la Roumanie. Il se livra, par la suite, à des propos diffamatoires à mon égard, me traitant de personne incorrecte et en affirmant que pendant (ma) présence à Paris (j’avais) dépensé des sommes d’argent pour acquérir des biens dont la valeur dépasse de beaucoup (mes) revenus légaux. Finalement, le représentant de la Roumanie attaqua durement la position adoptée par le Directeur général. Le Gouvernement roumain se pose la question s’il peut continuer d’avoir confiance dans la direction actuelle du Secrétariat de l’UNESCO, dans les conditions où celle-ci agit sans tenir compte des positions des Etats membres, a-t-il affirmé.

Le Directeur général répondit: « M. Dumitrescu a été attaqué personnellement par le représentant de la Roumanie, alors qu’il n’est pas présent ici ; en tant que Directeur général, j’estime de mon devoir de défendre, dans la mesure où je suis informé de la situation, tout fonctionnaire injustement attaqué. Et pour ce faire, Monsieur le Président, j’ai l’intention d’autoriser l’Association du personnel à rendre publique une déclaration écrite de la main de M. Dumitrescu (…). Je pense que ce sera une réponse de la part de M. Dumitrescu au Délégé permanent par intérim de la Roumanie – réponse qui pourra édifier également, je ne dis pas les membres du Conseil exécutif, parce qu’ils sont déjà édifiés, mais ceux qui, dans le public, ignorent peut-être les conditions dans lesquelles les choses se sont passées. Quant à l’amalgame qui a également été fait en ce qui concerne le Directeur général et le Secrétariat (…) je lui dirais que les choses sont très simples : toutes les mesures que j'ai prises dans cette affaire ont été portées à la connaissance du Conseil exécutif et pleinement approuvées par lui. Je peux donc affirmer à M. Ghibernea que je jouis ici de la confiance de la totalité des membres du Conseil exécutif - à l'exception, peut-être, de la sienne - parce que je me refuse à accepter de faillir au serment que j'ai prêté le jour où j'ai été élu Directeur général de l'Organisation. (…) Personne, Monsieur Ghibernea, ne pourra me faire changer d’avis sur ce point. Si le Conseil exécutif décide que je peux accepter la démission de M. Dumitrescu sans faillir à mon serment, en ce cas-là, j’accepterais cette démission et j’en tirerais les conséquences que je considérerais devoir en tirer moi-même. Mais aussi longtemps que le Conseil exécutif ne me relèvera pas de ce serment, je tiens à le respecter jusqu’au bout. Il y a des gens pour qui les serments comptent, même s’il y en a d’autres pour lesquels les serments ne comptent pas »

Entre-temps, les moyens d'information, dans de nombreux pays, avaient commencé à parler de mon cas. Mon nom devenait connu. Les autorités roumaines décidèrent alors d'utiliser les grands moyens. Le 13 octobre, une procédure pénale fut ouverte contre moi, sous l'accusation de « trahison par transmission de secrets ». Selon le code pénal roumain de l’époque (art. 157), ce délit était passible d'une peine de prison de cinq à quinze ans, accompagnée de la confiscation des biens. J'étais accusé d'avoir « transmis aux agents d'une organisation étrangère (en l'occurrence l'UNESCO) des renseignements dont l'utilisation par celle-ci met en danger la sécurité de l'Etat ».

Dans ma déclaration écrite, je considérais cette accusation comme dépourvue de tout fondement, aucune de mes actions ne constituant une effraction à la Loi roumaine. Je considérais comme aberrante l'idée qu'une organisation comme l'UNESCO puisse utiliser des renseignements transmis par une personne pour mettre en danger la sécurité d'un de ses Etats membres, en l'occurrence la Roumanie. Mes contacts avec les représentants de l'UNESCO lors de la période citée ont eu trait exclusivement aux obligations impliquées par ma fonction au Secrétariat de l'Organisation et le serment fait au moment où je suis devenu fonctionnaire de l'Organisation. Ces contacts ont donc eu lieu en ma qualité de fonctionnaire international et ils ne tombent pas sous l’incidence de la Loi roumaine.

Changeant le bâton pour la carotte, dans l’espoir d’infléchir ma position, les autorités laissèrent ma fille rentrer à Paris, en novembre 1977. Au bout d'une quinzaine de jours, le ton changea à nouveau. Si je m'obstinais à refuser de coopérer avec eux, me dit le chef de la Securitate, N. Pleşiţă, ma fille serait tuée à Paris ou ramenée de force en Roumanie. « Nous l'avons déjà fait dans d'autres cas », m'affirma-t-il. Je pris au sérieux cette nouvelle menace et j'en informai le Directeur général, lequel demanda aussitôt la protection des autorités françaises pour ma fille.

Après une brève accalmie, la répression reprit au début de février 1978. J’eus plusieurs entretiens avec un secrétaire du Comité central du Parti et ancien ministre de la Securitate, Ion Stănescu. Il menaça à son tour de me jeter en prison et, quand j'invoquai la loi, il me répliqua : « Il n'y a pas de loi pour des gens comme vous. »  On m'informa que mon procès allait entrer dans sa phase finale.

Le 28 février, la presse publia des extraits d'une déclaration que j'avais envoyée à Paris et que ma fille avait rendue publique : « La tragédie que j'ai vécue depuis juin 1976 tient surtout au fait que je me trouve prisonnier dans mon propre pays... Ma fidélité à mon pays n'est pas une raison pour que j'accepte l'injustice qui m'a été faite, pour que je sois victime de la calomnie, de l'abus de pouvoir et du mépris des lois... A plusieurs reprises, les représentants des autorités ont évoqué comme argument majeur : « Vous êtes citoyen roumain et l'Etat peut faire de vous ce qu'il veut ». Puisque le caractère féodal de cet argument ne me plaît pas, puisque tout dialogue avec le pouvoir est impossible, j'ai demandé à renoncer à la nationalité roumaine. »

La pression internationale, pendant ce temps, devenait de plus en plus forte. Des délégations, gouvernementales ou parlementaires, de passage en Roumanie, évoquaient mon cas - lequel était aussi soulevé lors des visites de Ceauşescu à l'étranger.

L'ONU, qui, jusqu'alors, s'était tenue à l'écart, prit position lors d'une session du Comité administratif de coordination (CAC), en avril 1978, présidée par le Secrétaire général des Nations Unies. Il apporta son appui à M. M'Bow et prit un certain nombre de mesures : mon affaire serait évoquée aux Nations Unies et à la prochaine Conférence générale de l'UNESCO. Le Conseil exécutif de l'Organisation, qui se réunissait en mai, fut saisi d'une proposition en vue de porter le conflit devant la Cour internationale de justice de La Haye. Enfin, l'Association du personnel de l'UNESCO (STA) et la Fédération des associations de fonctionnaires internationaux (FICSA) condamnèrent cette atteinte à l'indépendance de la fonction publique internationale et adoptèrent différents plans d'action (voir annexe 2).

Ceauşescu, finalement, céda. Le 6 mai, je fus appelé par les autorités qui m'annoncèrent que j'étais autorisé à rentrer à Paris. Le 12 mai 1978, ma femme et moi quittions Bucarest, avec un visa touristique, et, deux jours plus tard, nous arrivions à Paris, après vingt-trois mois d'absence. Le 16 mai, je reprenais mon service normal à l'UNESCO.

Je voudrais souligner la solidarité manifestée par mes collègues et, pour certains, leur soutien direct. J’ai déjà cité les noms de Jacques Rigaud, Luis Marqués et Leni Baltazzi. Les directeurs du CEPES, Thomas Keller d’abord et, ensuite, Audun Øfjord, agissant sur les instructions du Directeur général, ont assuré la circulation des informations entre moi et M. M’Bow et ont fait tout ce qui était dans leur pouvoir pour nous aider, ma famille et moi-même. M. Keller a essayé aussi d’intéresser à mon cas d’autres fonctionnaires des Nations Unies en poste à Bucarest. Les deux Représentants résidents du PNUD en fonctions durant la période respective, qui ont parmi leurs responsabilités celle de veiller sur le sort de tout le personnel du système de Nations Unies du lieu de résidence, ont refusé de s’impliquer. En revanche, après le départ de Thomas Keller, le directeur du Centre démographique des Nations Unies de Bucarest (CEDOR), Ferdinand Rath, qui n’avait aucune obligation directe, a accepté de s’occuper de mon cas et d’assurer la liaison avec l’UNESCO. Son soutien chaleureux, subtile et efficace a été d’un grand réconfort pour nous. Je dois aussi, entre autres, évoquer le nom de John Fobes, Directeur général adjoint : il a aidé ma fille à envoyer une lettre adressée au Président des Etats-Unis (Jimmy Carter).

Pour sa part, l’Association du personnel (STA), saisie de ce cas depuis mars 1977, a publié le 23 septembre 1977 un document qui contient l’exposé des faits et la description des actions entreprises. L’Assemblée du personnel, tenue les 18 et 19 octobre 1977 sous la présidence (ô combien symbolique) de Pierre Henquet, a adopté une résolution contenant un plan d’action.

La Fédération internationale des associations de fonctionnaires internationaux (FICSA) s’est aussi saisie de l’affaire en 1977 et a exprimé son soutien envers moi et envers l’action du Directeur général.

Mon cas a fait l’objet de nombreux articles parus dans la presse quotidienne, dans des revues et autres ouvrages. Unes excellente analyse de l’affaire a été faite par le Professeur Alain Pellet dans un article publié en 1979 (1). Il écrivait en conclusion : Quoi qu’il en soit, cette affaire est remarquable à plusieurs points de vue. Elle est exemplaire par son origine : rarement atteinte à l’indépendance de fonctionnaires internationaux auront été aussi nettes et aussi cyniquement assumés. Elle est exemplaire par les réactions courageuses de l’UNESCO, l’Association du personnel, de la FICSA et du fonctionnaire lui-même, dont la fermeté, la concordance et la rigueur sont très frappantes. Elle est exemplaire enfin par son aboutissement.

D’autres commentateurs se sont référés à mon courage. Je ne nierai pas, par fausse modestie, la part joué par ma fermeté et ma persévérance. Mais comme je l’ai mentionné déjà, à partir d’un certain moment, le courage n’était plus une vertu, mais la seule alternative face à un pouvoir despotique. D’autre part, sans le soutien de l’UNESCO, j’aurais été vite écrasé par le régime totalitaire.

Voilà pourquoi je considère que le véritable héros de l’histoire a été le Directeur général, Amadou Mahtar M’Bow. Il a montré durant toute cette période une attitude très humaine envers moi et ma famille, mais il a agi surtout pour défendre le principe de l’indépendance de la fonction publique internationale. Comme l’écrit si bien Alain Pelle (2) : L’action du directeur général auprès des autorités roumaines montre que celui-ci a fait du retour de M. Dumitrescu au Secrétariat une question de principe. Il a saisi toutes les occasions pour vilipender publiquement les Etats ne respectant pas l’indépendance des membres du personnel lorsqu’il sembla avéré que des représentations discrètes n’aboutiraient à aucun résultant concret. Non seulement il évoqua le problème devant la Conférence de Nairobi, mais encore, il profita de la CSCE réunie à Belgrade pour condamner à nouveau ces pressions le 10 octobre 1977.

Il faut souligner que mon affaire n’était pas le seul cas de violation de l’indépendance des fonctionnaires internationaux. Il y a eu d’autres cas dans le système des Nations Unies, mais ces cas ne sont pas connus comme suite au manque d’intérêt de la part des organisations concernées. Il y a même eu, presque en même temps un autre « cas Dumitrescu ». Il s’agit de Stelian Dumitrescu (simple coïncidence de nom), directeur du Service de documentation de la FAO, qui malheureusement n’a pas bénéficié du soutien de son Directeur général. Sa famille était retenue en otage en Roumanie depuis l’été 1977, mais il refusa longtemps de rentrer à Bucarest malgré les menaces subies. Voyant que mon cas n’était pas résolu malgré l’attitude ferme de l’UNESCO et la publicité faite autour de ce cas, il perdit l’espoir et rentra finalement en Roumanie deux semaines avant mon retour à Paris et il y mourut… subitement.

M. M’Bow a été le premier chef de Secrétariat, à l’UNESCO et dans l’ensemble du système des Nations Unies, à prendre une position très ferme concernant le respect de l’indépendance de la fonction publique internationale et à aller jusqu’à mettre en jeu le mandat que lui avait confié la Conférence générale, à la suite du serment qu’il avait prêté.
---------------------------------------------


  1. Document 103 EX/inf. 5

  2. Compte rendu de la session extraordinaire de l’Assemblée du personnel tenue les 18 et 19 octobre 1977


(1) Alain Pellet, « A propos de l’affaire Dumitrescu à l’UNESCO. Note sur l’indépendance des fonctionnaires internationaux », Journal de Droit international, 1979, n°3, p. 570-588.
(2) Ibid., p. 587.

Europe and North America Latin America and the Caribbean Africa Arab States Asia Pacific