N° 211

La face cachée des expositions - Patrimoine et muséologie - Le Comité internantional du Bouclier Bleu

32MU010-3co1150 211.jpg

Editorial - Exposition et production du savoir

Les musées ont comme fonction sociale essentielle d'exposer des oeuvres et de les donner a voir. L'avant dernier numéro de Museum International dans la formule que ses lecteurs connaissent depuis plus d’une décennie, revient donc sur cette mission, mais dans une perspective autre que celle attendue sur les théories et les pratiques de présentation'.

Malgré l'appareillage intellectuel et technique considérable déployé par les sociétés contemporaines pour l'exposition des oeuvres dans les musées, subsiste toujours, dans le geste d'exposer publiquement, une part qui est inconnue du Public. Certes, moins par rétention et volonté de dissimulation que par absence d’explicitation 2. C'est pourtant dans l'espace existant en deçà du visible que la machinerie de l'élaboration des savoirs et de leur présentation au public se tient et que se jouent nombre d'agencements, d'expérimentations et d'opérations critiques. L'intention est, une fois n'est pas coutume, de traiter de tout ce qui conditionne la lecture que le public déroule au long des visites d'expositions. En effet, l'exposition n'est pas seulement un acte de mediation scientifique lié à l'état d'avancement des recherches dans les différentes disciplines couvertes par les musées (histoire de l'art, anthropologie, histoire, archéologie) : du contexte politique de production de savoir scientifique aux moyens technologiques qui sont mis en oeuvre pour présenter certaines oeuvres, le spectre des facteurs qui influent sur la préparation, le contenu et les modalités de présentation des oeuvres est d'une étonnante variété. Les articles qui composent ce dossier témoignent de leur importance et de leur diversité et explicitent comment ces facteurs contribuent à forger les politiques d'expositions dans les musées.

Ces distorsions imposées du regard n'échappent pas aux présentations permanentes, bien qu’elles soient plus facilement identifiables dans le cas des expositions temporaires. C'est seulement lors des réaménagements des expositions permanentes que les particularités des choix de présentation muséographique se révèlent en marquant, du même coup, les grandes tendances de l'histoire culturelle. Ce numéro de Museum International présente des réflexions qui portent, sans opposition, sur les expositions permanentes et temporaires et sont regroupées dans quatre parties dont chacune constitue une perspective d'analyse dit thème proposé.

Une première partie explore les contraintes qui pèsent sur la production du savoir scientifique comme celles, par exemple, qui participent de la réécriture de l'histoire en fonction des configurations géopolitiques changeantes. De la question des lieux d'exposition comme de celle de la nature de l'objet présenté dépendent les possibilités d'émergence de courants artistiques nouveaux et les rapports du public avec la culture historique et artistique en général. Une seconde partie aborde le thème de l'exposition des cultures et des relations interculturelles avec deux textes consacrés l’un à la représentation de l'histoire pré-coloniale, et l'autre aux cultures du la région du Chiapas au Mexique. Se pencher sur l'histoire de la mise en exposition des cultures indigènes permet moins de signaler la progression régulière de savoir anthropologique, historique et archéologique et sa révélation au public que de souligner, en négatif, les discontinuités et les ruptures dans sa présentation.

Sous l'intitulé Langage et Exposition, une troisième partie propose d'examiner les différentes formes de médiation à partir du langage et des usages du discours en s'appuyant sur les exemples d'un projet de recherche mené dans les Hautes Terres d'Ecosse et sur une réflexion américaine sur la fonction de communication des expositions. Enfin, la quatrième et dernière partie, consacrée aux nouveaux supports/nouveaux objets, traite de la numérisation des collections et de leur présentation virtuelle qui, en effaçant les paramètres d'espace et de temps spécifiques à l'exposition, renouvelle son sens et la nature des objets muséographiques présentés.

Nous sommes extrêmement reconnaissants à Jean-Yves Marin, Directeur du musée de Caen (France), de l'aide qu'il nous a apporté dans la préparation du présent numéro et nous invitons nos lecteurs, qui sont aussi le public des musées, à franchir le rideau des oeuvres et à voyager à l'intérieur d'un espace appréhendé comme l'envers du miroir. Retour Sommaire

Notes

Pour les aspects théoriques et pratiques de l'exposition, nos lecteurs pourront se référer au livre de David Dean, Museum Exbihition : theory and practice, Routledge, 1994, qui passe en revue tous les aspects de préparation et de réalisation d'une exposition dans une analyse systématique et qui explicite pourquoi et coment le paradigme général de présentation des expositions en usage aujourd’hui est celui de la communication. Ce livre complète utilement le point de vue, présenté par Gary Edson, dans ce numéro de Museum International.

On pourra également lire avec intérêt le très beau livre de Hubert Damish, L’amour m’expose : le projet MOVES, publié chez Yves Gevaert et diffusé par le Seuil, Paris 2000, dont le chapitre intitulé La valeur d’exposition examine les rapports entre la notion d’exposition et la notion d’œuvre à partir, entre autre, du point de vue de Walther Benjamin et en utilisant de nombreux exemples. Retour Sommaire

La représentation de l'Europe dans les expositions Jean-Yves Marin

Jean-Yves Marin est directeur du musée de Caen et président du Comité international des musées d'archéologie et d'histoire de l'ICOM. Fort d'une longue expérience dans l'organisation d'expositions, tant sur le plan international qu'européen, c'est aussi un éminent médiéviste qui a été commissaire général d'un grand nombre d'expositions sur l'archéologie et l'histoire. Dans cet article, il décrit les forces qui sous-tendent le désir croissant du public européen de connaître son passé commun et de comprendre ses origines, et la tendance concomitante à identifier et reconnaître toute la complexité du brassage de population en Europe. Persuadé que son évolution est propice à une révision du concept de musée d'histoire, il préconise un exemple qui intégrerait des objets et un travail sur la dimension historique — y compris les aspects politiques subtils des origines de l'Europe contemporaine — pour permettre la création d'un discours muséographique global sur l'histoire de l'Europe. Retour Sommaire

Exposition et représentation : à propos de l'exposition "Insulaires du détroit de Torres" Anita Herle

La préparation des expositions met en jeu une collaboration interculturelle qui témoigne de l'évolution du rôle des musées en tant que lieux d'échanges et de recherches où convergent techniques muséographiques modernes et savoirs indigènes. Anita Herle, conservatrice adjointe principale au Musée d'archéologie et d'anthropologie de l'Université de Cambridge, concentre ses recherches sur les questions d'accès et de représentation dans les musées. Elle a dirigé les préparatifs de l'exposition commémorant le centenaire de l'expédition anthropologique de Cambridge dans le détroit de Torres (1898) et souligne, dans le présent article, combien il importe de concevoir les expositions comme des processus. Elle explique en quoi certaines pièces rassemblées lors de l'expédition et conservées au Musée d'archéologie et d'anthropologie de l'Université de Cambridge continuent à avoir une fonction de médiation active dans les rapports entre le personnel du musée et les insulaires du détroit de Torres, et comment, en conséquence, le musée est devenu un terrain de recherche et un lieu de rencontres et de dialogues. L'article présente une approche ethnographique du processus de création de l'exposition et étudie sous divers angles la résonance que de nombreuses pièces exposées possèdent pour les insulaires d'aujourd'hui. une version plus étoffée de l'article a été publiée dans Ethnos en 2000. Retour Sommaire

Réinventer les espaces d'exposition en Chine Wu Hung

A la suite de changement socio-économiques, de nouveaux types d'espaces d'exposition sont apparus dans le paysage culturel chinois. Wu Hung analyse les raisons sociales de ces changements qui offrent des possibilités très diverses de présentation de l'art expérimental. L'analyse des problèmes que pose chaque type d'espace montre la complexité des relations entre société et art et la manière dont elles renforcent l'influence de l'art expérimental dans la société chinoise d'aujourd'hui. Eminent professeur d'histoire de l'art chinois au Département des beaux-arts de l'Université de Chicago depuis 1994, Wu Hung est titulaire d'une maîtrise d'histoire de l'art de l'Académie centrale des beaux-arts de Beijing (1980) et d'un doctorat en histoire de l'art et d'anthropologie de l'Université Harvard (1987). Parmi les ouvrages qu'il a consacrés à la période prémoderne, citons Monumentality in early Chinese art and architecture, présenté comme l'un des "meilleurs livres de l'année 1990" par Artforum et sélectionné en 1996 par Choices comme étant "un ouvrage universitaire exceptionnel", Three thousand years of Chinese painting, dont il est le coauteur et pour lequel il a reçu, en 1998, le prix Haskin décerné par l'Association des éditeurs américains et The Wu Liang shrine : the ideology of early Chinese pictoral art, qui obtint le prix Joseph Levenson au titre de "meilleur ouvrage d'études chinoises" en 1990. Wu Hung est respectivement directeur de publication et coauteur de deux ouvrages à paraître: Between Han and Tang : artistic and cultural interaction in a transformative period, Beijing, ED. Wenwu (publié en chinois et en anglais) et Three thousand years of Chinese sculpture (New Haven/Beijing, Yale University Press/ China foreign Languages Press). Entre autres travaux consacrés à l'art moderne et contemporain, citons Remaking Beijing : Tiananmen square. Retour Sommaire

La représentation de l'histoire précoloniale dans les musées d'Afrique tropicale Anne Gaugue

Maître de conférences à l'Université de Clermont-Ferrand II (France), Anne Gaugue analyse l'utilisation des musées des pays africains comme instruments du pouvoir politique à l'époque coloniale et postcoloniale. Elle explique en quoi les mythes et la censure dans la présentation de l'histoire ancienne et de la traite négrière dans les musées de la région sont motivés par la nécessité de promouvoir la cohésion nationale et régionale. L'article relate les événements passés et récents qui illustrent les distorsions dans la manière dont les musées africains représentent aussi bien leur histoire nationale que celle du continent africain — en restant vague sur le rôle joué par les intermédiaires africains et silencieux à propos du commerce des esclaves arabe et interafricain. On observe, par exemple, qu'aucune exposition n'établit un lien entre la traite négrière et la création et le pouvoir des entités politiques africaines. On constate, cependant, les efforts de deux musées qui présentent des expositions de grande envergure sur l'histoire du commerce des esclaves arabes et décrivent les faits dans un plus grand souci d'objectivité historique. Retour Sommaire

Passé et présent dans les musées du Chiapas : une autre approche Luisa Fernanda Rico Mansard

L'auteur montre comment les musées du Chiapas, au Mexique, témoignent de la lutte menée par la population de cette région pour préserver ses richesses naturelles et culturelles. Elle décrit les efforts accomplis pour combiner passé et présent, pour proposer une vision plus large du monde tel que le conçoivent les habitants du Chiapas, puis elle évoque le défi qu'ils ont su relever pour transcender le temps et l'espace et ajouter à l'intérêt porté aux merveilles archéologiques un intérêt pour les valeurs sociales et pour la créativité de la population autochtone. C'est grâce à de telles initiatives que la reconnaissance des us et coutumes du quotidien a été acquise. Mais il reste encore beaucoup à faire, et l'auteur prône une attitude plus critique et plus résolue. Alors que s'ouvrent des musées communautaires dont la gestion est progressivement prise en main par les différentes collectivités locales, le Chiapas en appelle au monde et dénonce les changements brutaux imposés par les sociétés modernes, qui modifient radicalement toutes les formes d'expression de la vie. Luisa Fernanda Rico Mansard est titulaire d'un doctorat en histoire et spécialiste de la muséologie. Elle travaille au Département technique de muséographie et de restauration de l'ENP, UNAM, et, depuis plusieurs années, elle est secrétaire de l'ICOM-Mexique et membre de l'ICMAH. Le présent article est fondé sur des visites personnelles effectuées dans chacun des musées, sur des entretiens avec les directeurs de ces établissements, sur des informations provenant du programme Historia de los museos de México, dont elle assure la promotion. Retour Sommaire

Le projet "Baile Failtre " : glissement linguistique et évolution sociale dans les Highlands Judi Menabney

Judi Menabney est responsable du développement des services culturels et récréatifs du Highland Council (Conseil des Highlands) et chef du projet "Baile Failte". Le Highland Council, qui représente l'autorité gouvernementale de la Haute Ecossse, possède et dirige le Highland Folk Museum (Musée des arts populaires de la Haute Ecosse), où sera entrepris le projet de recherche et développement. Le Musée conserve et présente une collection unique d'objets ethnographiques de la Haute Ecosse. Le projet "Baile Failte" est placé sous la direction d'un groupe d'agences multiples parmi lesquelles figurent de grandes agences d'aide au développement et des instituts d'enseignement supérieur. Retour Sommaire

La sociomuséologie : un exercice de communication populaire Gary Edson

Déstabilisés par le développement des médias et par leurs problèmes de financement, comment les musées peuvent-ils encore remplir leur mission d'illustration et de diffusion des concepts et des attitudes concernant la culture et les valeurs sociales? La seule réponse à cette question est l'attraction de nouveaux publics et l'élargissement de la base des visiteurs. Une analyse systématique du processus de communication amène l'auteur à constater que les expositions sont l'instrument privilégié de la fonction de communication des musées; l'interprétation technique de ce processus est aussi le facteur essentiel d'une meilleure compréhension des audiences. Selon lui, pour continuer à s'acquitter de sa mission de service public, qui consiste à renforcer les identités individuelles et collectives au sein de la communauté, le musée doit faire appel à des méthodes efficaces d'interprétation et de transfert de l'information pour faciliter la transition entre l'expérience vécue de la communauté et son développement intellectuel et spirituel. Autrement dit, il ne suffit pas de "concevoir" de meilleures expositions en espérant qu'elles attireront du monde, encore faut-il que ces expositions soient accessibles au public visé pour que celui-ci soit au rendez-vous. Gary Edson est directeur exécutif du musée de l'Université technique du Texas, directeur du Musée des Sciences de l'Université où il enseigne la muséologie. Il est également membre du comité d'éthique de l'ICOM. Les problèmes de communication muséale ont toujours été au cœur de ses recherches et de sa carrière professionnelle. Retour Sommaire

Les leçons d'une exposition utilisant le support multimédia : 1 000 ans de jeux Olympiques Sarah Kenderdine

En dépit du débat en cours sur les points forts et les faiblesses des reconstitutions archéologiques numériques, la reconstitution virtuelle d'Olympie et le site Internet de l'exposition intitulée "1000 ans de jeux Olympiques : trésors de la Grèce antique" (www.phm.gov.au/ancient.greekolympics/) ont souligné le potentiel illimité de ce support et de l'Internet pour compléter et enrichir les pièces exposées localement dans les musées. L'auteur de l'article est directrice et productrice de projets spéciaux au Powerhouse Museum de Sydney, musée où elle a mis en place la projet multimédia d'Olympie. Archéologue maritime et conservatrice de musée, Sarah Kenderdine a effectué des recherches et des fouilles sur des épaves en Australie et dans toute la région de l'Océan Indien. Elle a également écrit plusieurs ouvrages sur le sujet. Après une maîtrise sur les musées virtuels en 1995 et une thèse sur la conception graphique, elle a réalisé des projets Internet pour le Western Australian Maritime Museum en 1994 et 1995, pour la Smithsonian Institution et pour Museum Archives and Informatics. De 1998 à 2000, Sarah Kenderdine a conçu l'architecture informatique et la présentation graphique du portail Internet Australian Museums On-Line (amol.org.au/). Elle a récemment terminé une collaboration avec le Museum of New Zealand Te Papa Tongarewa sur les différentes possibilités de réorganisation du portail Internet New Zealand Museums Online. Retour Sommaire

La revitalisation du Musée historique d'Abomey et le Web Anne Ambouroué Avaro et Alain Godonou

Anne Ambouroué Avaro, de nationalité gabonaise, a travaillé en France au Musée de l'Homme, au Musée des arts d'Afrique et d'Océanie, au Musée Dapper et au Muséum d'histoire naturelle de La Rochelle. Puis elle s'est spécialisée dans la création de sites internet pour les musées. Elle est actuellement responsable des projets spéciaux à l'Ecole du patrimoine africain. De nationalité béninoise, Alain Godonou a été conservateur du Palais royal de Porto-Novo au Bénin, coordinateur dans le cadre du programme PREMA 1990-2000 de l'ICCROM. Il assure la coordination du projet de restauration des palais royaux d'Abomey et, depuis 1997, il est le directeur de l'Ecole du patrimoine africain, dont il est l'un des fondateurs. La réouverture de l'exposition permanente d'un musée est toujours une nouvelle aventure dans l'histoire des relations entre l'institution et son public. Si l'institution croit connaître ce dernier, et utilise, pour l'attirer, les recettes convenues de la grandeur des cultures, un changement de dispositif de médiation crée parfois des surprises, révélant des segments de public jusque-là ignorés. Dans le cas du Bénin, le renouvellement de la présentation du musée des palais royaux d'Abomey dans les années 1990, allié à un souci de connaissance du public et à l'usage des technologies de l'information et de la communication, a permis de faire apparaître une communauté de public qui attend du musée un nouveau regard critique sur son savoir. Retour Sommaire

Table des matières Editorial Exposition des cultures et relations interculturelles Langage et expositionNouveaux médias et nouveaux objetsPatrimoine culturel
Edition Volume 53, N°3, 2001 (Juillet - Septembre 2001)
Date du périodique 30 Jun 2001
Editeur Editions UNESCO
Langues 10035
Acheter ce numéro à/aux Editions UNESCO
Achat en ligne http://publishing.unesco.org/details.aspx?Code_Livre=3978

© 2007 - UNESCO