Pouvez-vous nous décrire l'état de l'industrie de la musique indépendante en Colombie ?
Florissante : c'est l'adjectif qui décrit le mieux l'industrie indépendante à l'heure actuelle. Les nouveaux projets peuvent se réaliser à moindre coût qu'auparavant, ce qui a permis la création d'innombrables labels et sociétés indépendantes. Certains connaissent plus de succès que d'autres mais ils bénéficient tous d'une forte progression des talents régionaux et urbains.
Quels sont les changements sur la scène musicale depuis ses débuts ?
Le pays tout entier a réussi à tirer le meilleur de la dynamique de la mondialisation. Notre pays est très varié, créatif, pro-actif, et, surtout, très jeune. Ces dernières années, la nouvelle génération s'est engagée de plus en plus dans la production musicale, ce qui a créé dynamisme et énergie sur la scène musicale actuelle. Dans nos grandes villes, de nombreux événements offrent une grande variété de styles et de fusions musicales — du folklore et de la musique traditionnelle tropicale à la chanson populaire, au rock latino-américain, entre autres — qui contrastent avec l'attitude locale et peut-être même provinciale que le pays adoptait face à l'industrie du divertissement.
Quel est à votre avis le principal obstacle au développement de l'industrie de la musique aujourd'hui ?
Il y en a plusieurs, mais le principal est le haut niveau de consommation de biens piratés qui comptent pour 70% du marché.
Une autre difficulté est la faiblesse du soutien des médias colombiens aux initiatives locales. Les médias sont plus attentifs aux projets des multinationales qui débarquent dans le pays après d'énormes campagnes médiatiques. Nos journalistes tombent dans le piège de la popularité artificielle de certains artistes, gonflée par les corporations du divertissement qui les contrôlent.
Enfin, un autre obstacle, évidemment, est la faiblesse du pouvoir d'achat d'une grande partie de la population qui a accès au contenu via la piraterie parce que les prix sont en adéquation avec ses moyens. Aussi ils ne se préoccupent pas de la mauvaise qualité et de l'illégalité du produit qu'ils acquièrent.
Quel est votre point de vue sur ce grave problème de piraterie dans votre pays ?
C'est extrêmement sérieux et, comme je le disais, c'est l'un des principaux obstacles au développement de l'industrie musicale indépendante colombienne. On ne peut pas la réprimer facilement car elle est entretenue par notre situation socio-économique. Les vendeurs de rue sont des acteurs de l'économie informelle et beaucoup de familles dépendent d'eux pour leur survie. Mais cette informalité est aussi un effet de la pauvreté. Tant qu'il existera des vendeurs de rue, la distribution de produits pirates sera inévitable et, en conséquence, il sera impossible d'éliminer, ou même de réduire, l'étendue du mal.
Quels sont les avantages et les inconvénients des nouvelles technologies pour l'industrie de la musique ?
Depuis plus d'une décennie, nous constatons certains inconvénients : la technologie atteint le consommateur si vite que les systèmes de contrôle des contenus ne sont pas pleinement opérationnels ou sont inexistants, de telle sorte qu'un certain degré d'anarchie règne.
De même, la législation actuelle n'a pas anticipé l'augmentation rapide de l'utilisation illicite des contenus. Nous sommes à mi-chemin d'un processus de transition entre les formats et moyens physiques utilisés pour fournir des contenus et les formats digitaux qui, par leur nature même, multiplient les possibilités d'accès et d'utilisation de façon exponentielle.
Je pense que dès que nous aurons une idée claire des formats que les utilisateurs préfèrent et que nous pourrons nous assurer que les moyens de contrôle sont suffisamment efficaces et que la législation est mise à jour, l'industrie de la musique trouvera le moyen d'exploiter l'usage libre de la musique comme grand moyen de promotion.
À votre avis, comment les musiciens profitent-ils des avantages des plates-formes digitales ?
Constamment et avec succès. C'est sans aucun doute grâce aux plates-formes digitales que naissent ces si nombreux projets musicaux, produits dans des studios improvisés à domicile, et disponibles à une grande échelle via Internet. Nous pouvons dire aujourd'hui que le talent trouve un public comme jamais auparavant, si l'on réalise qu'ils peuvent émerger d'un quartier, d'une ville, d'une région, d'un État, d'un pays, etc. et prétendre à une certaine universalité.
J'évoquais tout à l'heure l'effet multiplicateur universel des formats digitaux. Ce n'est pas pure spéculation d'imaginer que des musiciens de pays différents, en relation par l'Internet, travaillent à des productions communes sans jamais se rencontrer. Ils peuvent avancer chacun de son côté — l'un chez lui à Madrid, un autre à l'université de Bogota, un autre encore quelque part à Buenos Aires, etc. — en une collaboration virtuelle mais créative et excellente pour l'art et l'industrie de la musique.
Que pensez-vous de la percée internationale de stars colombiennes comme Shakira ou Juanes ?
C'est formidable et c'est assurément le résultat d'un processus de presque cinquante ans, parce que, depuis les années 1950 la Colombie a produit de nombreux artistes qui ont joué un rôle international. Pour n'en citer que quelques-uns, je parlerai des orchestres de Pacho Galán et de Lucho Bermúdez, des groupes comme Los Teen Agers, Bovea y sus Vallenatos, El Cuarteto Imperial, Fruko y sus Tesos, Niche, Guayacán, Los Corraleros de Majagual, La Sonora Dinamita, Alfredo Gutiérrez et Lisandro Meza; et des solistes comme Carmencita Pernett, Esthercita Forero, Carlos Julio Ramirez, Lucho Ramirez, Claudia de Colombia et Carlos Vives. Ils sont nombreux et tous très différents, chacun correspondant à une époque et à un contexte spécifique de l'industrie internationale.
Le succès international de ces stars colombiennes comporte-t-il des aspects négatifs ?
Cela dépend de la façon dont on aborde la question. Dans la perspective de l'artiste, pouvoir s'appuyer sur le soutien substantiel que procure la machinerie multinationale contrôlée par les corporations du divertissement a quelque chose de magique, parce que cela raccourcit le long cheminement vers la reconnaissance internationale auquel vous astreint l'industrie indépendante qui n'est pas conçue pour un succès mondial immédiat.
D'un autre côté, il faut bien être conscient que notre pays profite uniquement du fait que le public sait que ces artistes sont colombiens, car nous ne touchons aucune part des revenus provenant de l’exportation de leurs produits. Toutefois, plus d'artistes colombiens connaîtront le succès à l'étranger, plus leurs compatriotes verront grandir les possibilités d'atteindre une stature et une importance internationale.
Que préconiseriez-vous pour optimiser le potentiel de la musique colombienne ?
Je considère que si l'État colombien accordait aux musiciens et aux producteurs de musique le même soutien que celui qu'il procure actuellement aux producteurs cinématographiques, aux créateurs de mode, aux personnalités littéraires, etc., et si la musique obtenait le statut qu'elle mérite dans le cadre politique du pays, le potentiel de l'industrie de la musique serait immense. Elle pourrait ainsi remplir ses objectifs qui sont non seulement de promouvoir la musique comme une composante reconnue dans le monde entier de l'identité et de la diversité de la culture colombienne, mais aussi d'assurer qu'elle occupe une place significative dans les exportations du pays.
Vous œuvrez actuellement à la constitution de l'Union phonographique indépendante colombienne (Unión Fonográfica Independiente). Pouvez-vous nous en donner les principaux objectifs ?
Pour nous qui travaillons dans l'industrie de la musique indépendante, c'est une nécessité absolue d'avoir un organisme adapté à notre époque. Notre homologue espagnol (UFI Espagne) est notre modèle et c'est la raison pour laquelle nous avons invité récemment son président, M. Mario Pacheco, à une réunion avec des producteurs de musique colombiens et à la présentation formelle de l'initiative. Il existe un consensus notable et j'irais même jusqu’à dire que dans les premiers mois de 2007, nous serons en mesure de faire d'UFI Colombie une réalité.
Les objectifs et les bénéfices partagés sont innombrables, mais ce qui rend notre proposition attrayante est qu'elle nous donne une voix institutionnelle unique face à l'État, aux médias, aux artistes, aux auteurs, aux institutions internationales et au grand public. Sur cette base, nous rechercherons la reconnaissance internationale pour nos affiliés et nous continuerons, bien entendu, à soutenir nos nombreux talents locaux et à les promouvoir dans le monde entier grâce aux technologies actuelles et futures.
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